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Bibliographie indispensable...

29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 07:15

Aliénor d’Aquitaine est certainement l’une des plus grandes figures féminines du Moyen-Âge. Et pour cause : héritière de l’immense et puissant duché d’Aquitaine, elle fut deux fois reine (de France puis d’Angleterre) et fit donc basculer par deux fois la géopolitique européenne en des temps politiquement très troublés. Femme de caractère et indépendante, mère de dix enfants (dont le très célèbre Richard Cœur de Lion), personnage d’une longévité incroyable pour l’époque (elle atteint probablement les quatre-vingts ans), dotée d’une santé et d’un tempérament de fer, Aliénor ne peut passer inaperçue tant sa personnalité est hors du commun. Qu’elle soit décriée par ses détracteurs ou magnifiée par les poèmes des troubadours, elle ne laisse indifférent ni ses contemporains, ni les historiens ou chroniqueurs des siècles suivants.

 

Les sources qui la mentionnent sont certes limitées, mais elles dépassent largement toutes celles traitant d’autres femmes de l’époque médiévale. Preuve qu’Aliénor est présente, aussi bien sur la scène politique que culturelle, et que son influence, loin d’être secondaire, est bien réelle. Malgré les zones d’ombres, inéluctables, qui l’entourent, il est possible de retracer sa vie et de cerner qui fut cette grande reine du Moyen-Âge.

 

Duchesse d’Aquitaine et reine de France (1137 - 1152)

On ne connaît pas la date exacte de la naissance d’Aliénor d’Aquitaine. Elle se situerait entre 1120 et 1124, probablement en 1122. Le lieu est tout aussi incertain : Belin dans les actuelles Landes ? Bordeaux ? Poitiers ? Les sources ne le précisent pas davantage… Quant à sa petite enfance, on n’en sait pour ainsi dire rien, car cette période de la vie n’intéresse pas les biographes du Moyen-Âge. On peut néanmoins appréhender quelle fut son éducation, notamment en matière linguistique. La langue maternelle d’Aliénor est très certainement l’occitan, mais elle parle aussi couramment la langue d’oïl, une forme ancienne de notre actuel français. On lui enseigne évidemment la lecture et l’écriture et on la sensibilise à la culture classique et plus particulièrement au latin, mais aussi à des pratiques physiques comme l’équitation et tir à l’arc. Ces deux derniers enseignements peuvent surprendre pour une femme, mais Aliénor étant l’héritière du duché, son père, Guillaume X, n’ayant pas d’enfant mâle survivant, désire préparer sa fille à son futur rôle de duchesse.

 

La jeune fille grandit dans une cour et une famille assez particulières et c’est aussi ce contexte qui fera d’elle une femme à part, dominant son siècle. En effet, elle est l’héritière d’une lignée de ducs à la forte personnalité. Son grand-père, tout d’abord, n’est autre que Guillaume IX, dit « Le Troubadour », le plus ancien poète de langue d’oc. Ecrivant et exécutant lui-même ses compositions, il est à l’origine de ce que l’on appelle l’amour courtois ou la fin’amor, faisant de Poitiers, capitale de son duché d’Aquitaine, le lieu de naissance de cet art lyrique et littéraire si célèbre. S’il chante et loue l’amour idéalisé et raffiné pour les dames, Guillaume IX est aussi un homme de son temps, bagarreur et violent, coureur de jupons, jouisseur, obscène et bon vivant. Ces traits de caractère agacent la bien-pensante Eglise. Les reproches de celle-ci s’accentuent lorsque le duc s’affiche ouvertement avec sa maîtresse, la vicomtesse de Châtellerault portant le prénom étrange de Dangerosa, et l’installe dans son palais de Poitiers. Loin d’être intimidé par les sommations de l’institution ecclésiale, le duc d’Aquitaine fait fi de ses détracteurs. Il menace même de mort l’évêque Pierre de Poitiers, lors de son excommunication !

 

Guillaume IX d'Aquitaine, grand-père paternel d'Aliénor (1071-1126)

 

On ne sait pas si Aliénor a rencontré son fougueux grand-père. Quand ce dernier meurt le 10 février 1126, elle est encore très jeune et a peut-être passé sa tendre enfance non à Poitiers, mais en Gascogne. Nul doute cependant que sa personnalité, même par influence interposée, ait marqué la future duchesse. Comment en effet occulter un personnage aussi paradoxal, capable à la fois des plus belles poésies et de fonder des maisons closes où les prostituées se déguisent en nonnes ?

 

En tous les cas, l’héritage courtois de Guillaume IX s’installe durablement au cœur du duché et dépassera largement ses frontières. Son fils, Guillaume X, père d’Aliénor, perpétue et encourage la présence des troubadours à sa cour. Faisant preuve de générosité à leur égard, il leur permet de créer et contribue à l’épanouissement de la littérature courtoise. Aliénor est sans conteste baignée de cette culture poétique et musicale et, cela fera l’objet d’un tout autre article tant le sujet est vaste, en sera l’une des plus ferventes mécènes.

 

La cour du duc d’Aquitaine est une cour itinérante, non pas par simple plaisir de promenade, mais par objectif politique. En effet, le duché, qui s’étend de la Loire aux Pyrénées et de l’Atlantique à l’Auvergne, est immense et, comme partout en Europe, soumis au système féodal. Guillaume est le suzerain d’innombrables vassaux, parmi lesquels on trouve des comtes, vicomtes, seigneurs et barons désirant ardemment s’octroyer terres et privilèges, voire totale autonomie de leurs fiefs. Les frontières sont par conséquent sans cesse changeantes, floues, soumises aux clauses des traités de paix, paix qui ne dure jamais bien longtemps… Le duché est donc composé d’une mosaïque de territoires qui, la plupart du temps, se déchirent entre eux ou se dressent contre leur suzerain. Dans le but de conserver un minimum d’autorité, les ducs d’Aquitaine se déplacent constamment pour réaffirmer leur pouvoir et organisent des festivités avec leurs feudataires pour renforcer les alliances.

 

Ainsi, Guillaume X est constamment, ou presque, en guerre, non seulement au cœur de ses propres territoires mais aussi à l’extérieur. En 1136, il ravage notamment la Normandie, conflit dont il sort extrêmement fatigué et atteint de dysenterie. Soudain pris de mauvaise conscience, il entreprend alors un pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Le départ, qui a lieu en 1137, sera sans retour : il meurt alors qu’il a presque atteint son objectif.

 

Le feu duc n’a que deux filles : Aliénor, l’aînée, et Pétronille. Son fils, Guillaume l’Aigret, est mort en 1130. Selon l’usage du XIIè siècle, et contrairement aux croyances d’un Moyen-Âge féodal noir, une femme peut alors hériter de son père. Seule nuance : elle passe sous la tutelle de son suzerain qui a pour devoir de la marier. Dans le cas d’Aliénor, qui succède donc à Guillaume X, le tuteur se révèle être le roi de France, Louis VI. Le duc d’Aquitaine a anticipé les conséquences de son éventuel trépas : il a laissé un testament dans lequel il émet le souhait de confier sa fille au monarque. D’ailleurs, avait-il vraiment le choix ? Toujours est-il que Louis VI ne peut se passer de cette formidable occasion de remettre un pied au sud de la Loire, dont la royauté est absente depuis bien longtemps. Il décide d’unir la toute jeune duchesse à son fils, le futur Louis VII. La situation est d’autant plus urgente pour Aliénor que le comte d’Angoulême, profitant de ce moment de faiblesse au sein du duché, se montre désireux de s’émanciper de sa dépendance vis-à-vis de sa suzeraine.

 

L’apport de la riche Aquitaine à la couronne de France est, nous l’avons dit, une chance immense pour Louis VI. En effet, son royaume en cette première moitié de XIIè siècle est très réduit : il ne s’étend que de Soissons à Bourges. Depuis la disparition de la dynastie carolingienne au Xè siècle, le pouvoir royal s’est effondré et les terres qui lui étaient associées se sont émiettées en une infinité de territoires plus au moins autonomes. Au début du XIIè siècle, l’actuelle France se compose d’une dizaine de grandes et puissantes principautés, elles-mêmes décomposées, nous l’avons vu, en fiefs s’opposant les uns aux autres. Certes, Louis VI a réussi à s’imposer en tant que suzerain auprès des grands féodaux tels que les ducs de Bourgogne, de Normandie et d’Aquitaine. Même si l’on est encore très loin d’une unité « nationale », l’idéal chevaleresque instauré à la fin du XIè siècle, idéal fondé sur les concepts de loyauté et de justice envers son seigneur maître et ce à tous les niveaux de la société, permet une certaine stabilité par son système pyramidal et hiérarchique. Mais cette stabilité étant de façon quasi-permanente remise en question et bouleversée, le roi de France, pour asseoir et étendre son pouvoir, a besoin de nouvelles richesses et acquisitions.

 

En juin 1137, des cavaliers aquitains arrivent donc au château de Béthisy, où se trouve le monarque, pour apporter la nouvelle du décès de Guillaume X. Le souverain, lui-même moribond, ne tarde pas à organiser les noces d’Aliénor et de Louis. Il monte un ost de cinq-cents chevaliers avec, à leur tête, son cousin germain Raoul de Vermandois, Thibaut, comte de Blois et de Champagne, et son fidèle et proche conseiller, l’abbé Suger. Le convoi met près d’un mois à atteindre Bordeaux. Pendant ce temps, installée au palais de l’Ombrière où elle a passé une grande partie de sa jeune vie, Aliénor attend patiemment sous la très rigide surveillance de Geoffroy de Loroux, l’archevêque de Bordeaux. Il n’est en effet pas rare, au Moyen-Âge, que de nobles jeunes filles soient enlevées par quelque seigneur ambitieux en vue d’un mariage forcé, l’union matrimoniale représentant alors une opportunité d’agrandir ses possessions et ses revenus. La jeune Aliénor est sans conteste un morceau de choix…

 

Arrivé à Bordeaux, l’ost doit camper face à la cité, de l’autre côté de la Garonne, en attendant la fin des tractations entre Suger et l’archevêque Loroux. Cette entrevue permet aux deux parties de régler les détails du contrat de mariage et de la cérémonie.

 

Il est important de se pencher sur cette question du contrat et de balayer les idées préconçues. Tout d’abord, l’union matrimoniale entre la jeune duchesse et le futur roi ne marque aucunement l’annexion de l’Aquitaine au royaume de France. Louis prend certes le titre de ‘‘duc des Aquitains’’, mais il ne l’est que par le consentement de son épouse de s’unir à lui. Par ailleurs, il est clairement stipulé que le duché garde son autonomie, notamment en matière de taxes et d’impôts, ainsi que sa propre législation. Enfin, si le mariage venait à être rompu, Aliénor récupèrerait la totalité de son pouvoir et de son titre sur ses terres.

 

Le 25 juillet 1137, l’archevêque Loroux procède donc à la cérémonie religieuse, en présence de nombreux seigneurs et de leurs dames s’étant spécialement déplacés pour l’occasion, au sein de la cathédrale Saint-André. Les rues sont colorées et décorées de guirlandes. Les époux défilent ensuite, sous une chaleur accablante, au milieu d’une foule joyeuse. S’ensuivent plusieurs jours de festivités au château de l’Ombrière, où de nombreux invités ont été conviés, qu’ils soient de la noblesse occitane ou de celle du Nord. Et en effet, l’événement est une véritable rencontre entre le Nord et le Sud : les langues d’oc et d’oïl s’entremêlent, les jongleurs succèdent aux troubadours, on consomme de nombreux mets sucrés (fruits, miel…).

 

Mariage d'Aliénor et de Louis, le 25 juillet 1137

 

Mais à quoi peuvent donc bien ressembler les nouveaux mariés ? Au Moyen-Âge, les représentations (peintures, enluminures, sculptures de gisants…) reflètent très peu la réalité et répondent bien souvent à des stéréotypes artistiques, le but n’étant pas de rechercher la ressemblance physique. Par conséquent, les quelques portraits d’Aliénor qui nous sont parvenus ne peuvent nous renseigner sur son apparence véritable. Les textes des chroniqueurs qui lui sont contemporains, par contre, sont une source plus exploitable, même si l’on sait que leur objectivité n’est pas toujours avérée. D’après leur description, Aliénor (et tous s’accordent à le dire), qui est âgée d’environ quinze ans lors de ses noces, est une jeune fille très belle, douce et énergique à la fois. Par ailleurs, on la décrit souvent comme étant blonde, mais là encore il convient de relativiser cette donnée : la blondeur est un critère de beauté primordial, à l’époque médiévale, pour toute femme vertueuse, le brun n’étant que la manifestation de la laideur et du mal. On ne peut donc trancher avec certitude sur la couleur de ses cheveux.

 

Louis, quant à lui, est un jeune homme de seize ans un peu fade, très pieux. D’abord voué à une carrière cléricale, on l’a extrait six ans plus tôt de son école capitulaire de Notre-Dame de Paris car son frère aîné, Philippe, qui était destiné à régner, décède d’un accident de cheval. Très discipliné, voire soumis, il accepte d’épouser Aliénor sans l’avoir jamais rencontrée… Nous le verrons, les oppositions de caractère entre les deux jeunes gens seront en grande partie responsables de l’échec de leur mariage…

 

Contrairement à l’usage qui est de célébrer la noce plusieurs semaines durant, Suger prend la décision d’écourter les festivités. Il ne veut pas laisser Louis VI agoniser seul plus longtemps. L’ost reprend donc la route de Paris dès les derniers jours du mois de juillet, et c’est lors de l’étape au château de Geoffroy de Ranson, près de Saintes, que le mariage aurait été consommé.

 

Le 8 août 1137, alors qu’ils viennent à peine d’être couronnés à Poitiers, Louis et Aliénor apprennent le décès du roi. Les voilà propulsés dans leurs nouveaux rôles de roi et de reine… Ils se hâtent donc de regagner la capitale royale.

 

Au XIIè siècle, Paris se limite encore à l’Île de la Cité et ses alentours immédiats, mais c’est une ville en plein essor car, comme un peu partout en Europe, elle bénéficie d’un très important accroissement économique amorti aux alentours de l’an mille. De nouveaux quartiers voient le jour, notamment au cœur même de la cité ainsi que sur la rive droite de la Seine, et avec eux une effervescence d’activités artisanales et commerciales. La ville est aussi un centre intellectuel notable, où l’on enseigne les sept arts libéraux (dialectique, rhétorique, grammaire, arithmétique, musique, géométrie et astronomie), la théologie, la philosophie et le droit canon. Une vingtaine d’années avant l’arrivée d’Aliénor, elle fut le lieu où le célèbre Abélard, philosophe et théologien dont on connaît l’amour tragique pour son élève Héloïse, enseigna.

 

Autant dire que Paris bouillonne. Pourtant, le cliché d’une Aliénor ennuyée de la grisaille parisienne et nostalgique de la lumière du Midi a fait couler l’encre de nombres de ses biographes. Elle aurait, selon eux, difficilement supporté la rudesse des mœurs du Nord, habituée à la liberté et aux couleurs méridionales. Or, comme le souligne Philippe Delorme dans son ouvrage Aliénor d’Aquitaine, « ce tableau appelle quelques nuances. L’Occident médiéval – à travers le latin et la foi chrétienne – garde conscience de son unité profonde. Ses frontières internes, souvent mal définies, n’ont rien d’imperméables, ni pour les hommes, ni pour les biens, ni pour les idées. […] Malgré le morcellement territorial du XIIè siècle, les provinces françaises ne sont pas aussi dissemblables qu’on l’imagine. Le Midi serait-il moins frustre, sa civilisation plus raffinée ? La question mérite d’être discutée. » (p. 39)

 

Ce que l’on sait du quotidien de la toute jeune reine, c’est d’abord qu’elle réside au Palais de la Cité, dans le logis principal. Sa vie, ensuite, ne doit au premier abord pas beaucoup se différencier, dans les premières années du moins, de la plupart de ses contemporaines : travaux d’aiguille et organisation de spectacles et autres animations. On sait cependant qu’un vent nouveau a soufflé lors de l’arrivée d’Aliénor à la cour royale. Elle organise notamment des jeux tels que celui du « Pèlerin » ou le « Prêtre à confesse », se moquant gentiment des institutions ecclésiales ; en sa compagnie, on déguste gaufres, échaudés, fruits secs de la Garonne, roses et gingembre confits vénitiens… Bien évidemment, on trouve en sa société toutes sortes de jongleurs et musiciens mais aussi des troubadours, dont le célèbre Marcabru, qu’elle fait venir du Midi, participant ainsi activement à l’introduction de la culture courtoise au sein de la société du Nord de la France. On note aussi, en parallèle, une petite révolution dans la mode : décolletés plus plongeants ; tissus plus riches et aux couleurs chatoyantes ; apparition des pigaches, ces souliers médiévaux très pointus…

 

Il est toutefois fort peu probable qu’Aliénor ait eu, les tous premiers temps en tout cas, une quelconque influence politique. Ou si tel est le cas, les sources ne le mentionnent pas. La reine est encore très jeune, tout comme son époux qui, bien qu’inexpérimenté et un peu mou, se montre néanmoins soucieux de son rôle de roi. Dès les débuts de son règne, il affirme contre toute attente son autorité auprès de son entourage : il éloigne sa mère, Adélaïde de Savoie, grande ennemie de Suger, qu’il juge trop envahissante et contrôlante. L’abbé triomphe : il garde, pour le moment, sa place de conseiller royal.

 

Sa présence paraît d’autant plus essentielle que Louis VII doit déjà faire face à de multiples soucis politiques. La ville de Poitiers, notamment, désire s’établir en tant que commune et se soulève. Louis fait alors appel à l’un de ses plus puissants vassaux, le comte Thibaut de Champagne et de Blois, afin de lutter contre la cité. Thibaut, qui lui a pourtant prêté serment quelques temps auparavant et a conclu une alliance avec Suger, refuse de lui porter assistance. Malgré ce rejet, Louis arrive tout de même à bout des Poitevins mais s’éloigne de son conseiller, qu’il juge responsable de cet échec, en particulier en renommant sénéchal Raoul de Vermandois, qu’il avait chassé de sa cour.

 

Aliénor, quant à elle, reparaît indirectement sur la scène politique au printemps 1141. En effet, son royal époux, en tant que duc d’Aquitaine, révèle ses prétentions sur le comté de Toulouse. Il justifie cette ambition par la parenté de sa femme : la grand-mère d’Aliénor, Philippa, épouse de Guillaume IX, n’était autre que la fille du comte de Toulouse Guillaume IV. La jeune reine est-elle l’instigatrice de ce projet et a-t-elle influencé le roi dans ce sens ? Ou est-elle simplement le prétexte dont Louis VII se sert pour fonder son entreprise ? On ne le sait pas. Quoiqu’il en soit, cette tentative de prise de pouvoir est un échec.

 

Parallèlement, le conflit entre le roi et Thibaut de Champagne prend de l’ampleur. Raoul de Vermandois, tombé très amoureux de la sœur d’Aliénor, Pétronille, et désirant l’épouser, répudie sa femme. Or, cette dernière n’est autre… que la nièce du comte de Blois ! La papauté refuse de reconnaître l’union et, sous la pression de Thibaut, excommunie les jeunes mariés. La réaction de Louis VII, qui soutient son sénéchal, ne tarde pas : il déclare la guerre à son vassal et ravage littéralement ses terres. A Vitry-en-Perthois, notamment, il fait brûler vives 1300 personnes dans une église. Malgré l’invective de Saint-Bernard de Clairvaux à ce sujet, le roi, bien que fort affecté car très dévot, n’en met pas moins beaucoup de temps à déposer les armes. Encore une fois, a t-il été poussé par une Aliénor soucieuse du bonheur et des intérêts de sa sœur ? Là aussi, il n’existe aucune preuve que la reine ne soit intervenue…

 

Ce dont on est certain, cependant, c’est qu’Aliénor met du temps à donner ce que l’on attend d’elle en tout premier lieu : un héritier mâle à la couronne de France. Après six années de mariage, en effet, l’union royale reste stérile. C’est Bernard de Clairvaux qui, selon la légende, aurait contribué à débloquer la situation. Le dimanche 11 juin 1144, lors de l’inauguration et la consécration du nouveau chevet de l’abbatiale gothique de Saint-Denis par Suger, le saint aurait promis à Aliénor que Dieu lui accorderait le bonheur d’être mère si les tensions s’apaisaient entre Thibaut de Champagne et le roi. D’abord réticente, car cela serait revenu à accepter l’excommunication de sa propre sœur, Aliénor aurait fini par accepter. Anecdote réelle ou non, que l’on y croit ou pas, la reine tombe par la suite vite enceinte et donne naissance à un enfant en 1145. Ce n’est pas encore le fils ardemment souhaité, mais une petite fille, Marie.

 

Aliénor et Louis VII en prière

 

La venue au monde de son enfant ne marque pas le seul tournant dans la vie d’Aliénor. En effet, un événement majeur se profile bientôt dans son existence : la croisade en Terre Sainte. A la Noël 1145, Louis VII, qui se trouve à Bourges entouré de toute sa cour et soutenu par Saint-Bernard, déclare son souhait de porter assistance aux chrétiens de Syrie qui, un an plus tôt, ont subi la perte d’Edesse, prise par les Turcs. Il est décidé que non seulement les grands barons du royaume suivront leur souverain, mais que leurs épouses seront aussi présentes. Aux côtés d’Aliénor, qui sera bien entendu de la partie, on trouvera donc, entre autres, les comtesses de Blois et de Flandre ainsi que Florine de Bourgogne.

 

Quelles sont les motivations de la reine ? Malheureusement, on n’en trouve guère de traces… Est-ce sur ordre de son époux, connu pour sa jalousie ? Ou la libre volonté d’Aliénor, dont le fort tempérament l’incite fermement à participer à cette aventure ? Ce que l’on sait déjà, c’est qu’il n’est pas exceptionnel que des femmes souhaitent prendre part à une telle équipée. Déjà, lors de la première croisade, de nobles dames avaient suivi leur époux. Retrouver une reine de France aux côtés de son mari est donc, pour ainsi dire, loin d’être anormal ou hors du commun. Peut-être même est-ce calculé et volontaire. En effet, Louis VII n’a pas encore de descendant mâle. Or, une croisade pouvant durer plusieurs années et n’étant pas sans danger, peut-il réellement se permettre de rester aussi longtemps éloigné d’Aliénor ?

 

Le 16 février 1147, le roi est à Etampes et, avec ses compagnons de voyage, détermine l’itinéraire à emprunter pour rejoindre la Terre Sainte. Il est décidé que l’on traversera l’Europe centrale et que l’on fera une étape à Constantinople. Et c’est au début du mois de juin 1147 qu’un incroyable convoi prend le départ, à Metz. Il faut imaginer non seulement une longue procession de chevaliers mais aussi d’innombrables chariots contenant, en plus des dames, des coffres remplis de vêtements, de tapis, de bijoux, de vaisselle… Autant dire que l’expédition promet d’être longue et épuisante…

 

Louis VII partant en croisade

 

En effet, la monotonie ne tarde pas à s’emparer des voyageurs. Aliénor, semble t-il, s’occupe tant bien que mal en compagnie de ses dames et de ses musiciens, qui n’ont pas manqué de suivre le convoi. Elle passe aussi du temps à cheval, au milieu de ses vassaux gascons et poitevins, fort nombreux.

 

Le 3 octobre 1147, les croisés sont sur le point d’atteindre Constantinople. Ils sont cependant gardés à distance afin d’éviter les heurts et violences envers la population locale. Seuls Louis et Aliénor, ainsi que quelques prélats et hauts barons, sont autorisés à gagner la ville et le palais du basileus Manuel Comnène.

 

La reine paraît fascinée par la plus grande cité médiévale d’Europe. Forte de quatre-cent mille habitants, elle est un haut lieu culturel, économique et religieux. Tout y est aussi luxueux : tapis, mosaïques, or recouvrant les meubles…Les époux royaux résident au Philopation, un palais situé à l’extérieur des murs de la ville, célèbre pour ses magnifiques jardins et son parc, immense, où Louis VII ne manque pas de chasser ardemment. Pendant près de trois semaines se succèdent donc parties de chasse, banquets et fêtes. Le roi tient aussi, en compagnie de son épouse, à visiter les lieux saints. Mais les milliers de pèlerins qui attendent leurs souverains commencent à poser problème. De plus en plus d’exactions et de pillages sont constatés. Par ailleurs, Louis VII semble ressentir une certaine lassitude. Peut-être la culture byzantine se montre t-elle trop ostentatoire pour un homme aussi pieux ? Par ailleurs, le roi ne s’avère pas dupe du double jeu de Manuel Comnène qui, manifestement, soutient en parallèle les Turcs seldjoukides. Ces derniers viennent d’ailleurs de décimer l’armée de Conrad III, l’empereur allemand, qui doit un peu plus tard rallier le convoi du roi de France.

 

Le départ est donc donné. Les pèlerins ne se doutent pas de ce qui les attend. En effet, ils s’apprêtent à traverser une région infestée de Turcs. Alors qu’ils viennent d’être justement rejoints par ce qu’il reste des croisés de Conrad III, et malgré les mises en garde des Byzantins jouant toujours sur deux tableaux, Louis VII, Aliénor et leur immense colonne de compagnons s’engouffrent, le 7 janvier 1148, dans les gorges de Pisidie, près du Mont Cadmos. La panique ne tarde pas à gagner la foule, surtout les femmes : pris en embuscade, une pluie de flèches s’abat sur les croisés, incapables de se défendre, et fait de nombreuses victimes parmi les chevaliers.

 

Contrairement à la légende, Aliénor n’est pas responsable de ce désastre. Ses détracteurs, prenant pour prétexte que l’un de ses vassaux, Geoffroy de Rancon, qui commandait l’avant-garde du convoi alors à l’abri, n’est pas venu à la rescousse de ses compagnons. De là à octroyer à la reine le rôle principal, il n’y a qu’un pas : Aliénor, vêtue en Amazone et enfourchant son cheval, aurait mené ses cavalières et ses hommes à l’assaut, entraînant les conséquences tragiques que l’on connaît. D’après Agnès Strickland, qui écrit Vies des reines d’Angleterre paru en 1854 à Londres, « les fantaisies de la reine Aliénor et de ses guerriers femelles furent la cause de toutes les infortunes qui survinrent au roi Louis et à son armée […]. » Or, il est fort probable qu’à ce moment précis, Aliénor devait se terrer à l’abri d’un chariot pour se protéger…

 

Affaiblis, manquant de vivres, les pèlerins continuent néanmoins péniblement d’avancer pendant douze jours. Le 2 février 1148, ils arrivent enfin à Satalie, certainement soulagés. Ils doivent encore franchir la mer pour atteindre la Terre Sainte, mais les conditions météorologiques ne leur sont pas favorables. Le départ par bateaux, fournis par les Grecs, n’a lieu que quelques semaines plus tard, au début du mois de mars. Le voyage coûtant cher, seuls les croisés les plus fortunés ont la chance de faire partie de l’équipée maritime. Pour les autres, l’expédition se fera à pied, par la Cilicie. Beaucoup mourront de maladie, de fatigue ou tués par les Turcs…

 

Le 19 mars, après trois semaines de difficile traversée au cours de laquelle les pèlerins ont essuyé une violente tempête, les embarcations jettent l’ancre à Saint-Siméon, tout près d’Antioche. La cité est alors sous le commandement de Raymond d’Aquitaine, l’oncle paternel d’Aliénor. Le prince a en effet succédé à Bohémond de Tarente, dont il a épousé la fille. D’après les chroniqueurs, Raymond, alors âgé d’une trentaine d’années, est un très bel homme représentant en tous points l’idéal chevaleresque.

 

Il est nécessaire de s’attarder ici sur l’une des nombreuses légendes qui concernent Aliénor. Les romanciers et calomniateurs de la reine ont longtemps attribué une liaison entre l’oncle et la nièce lors de leurs toutes jeunes années, alors qu’Aliénor était à peine adolescente. Or, si l’on se penche sur la chronologie, on se rend compte clairement que Raymond se trouvait à l’époque à la cour d’Angleterre. Il est même peu probable que, lors de l’arrivée de la jeune femme à Antioche, ils se soient déjà rencontrés.

 

Toujours est-il que le prince accueille le roi et la reine de France avec grande générosité. Cependant, les nombreux cadeaux qu’il leur offre ne sont pas totalement désintéressés. Raymond espère en effet que Louis VII l’aide à reconquérir Edesse et lutter contre le danger turc. Or, le roi refuse. Son seul objectif dans cette croisade se révèle en fait être de se rendre à Jérusalem. Rien d’étonnant pour ce roi extrêmement pieux. Cependant, l’avis d’Aliénor à ce propos est à l’encontre de celui de son mari et elle le fait ouvertement savoir. Une semaine durant, elle passe de longues heures avec Raymond à discuter et à tenter de convaincre son époux de se tenir aux côtés de son oncle. Contre son refus obstiné, elle le menace de lever une armée indépendante de l’armée royale, composée de ses chevaliers aquitains, pour soutenir le prince d’Antioche !

 

Même si ce dessein ambitieux et courageux ne voit pas le jour, c’est la première fois qu’Aliénor s’affirme ainsi, ou du moins que les sources la mentionnent autant dans ce sens. Ce que les historiens nomment « l’incident d’Antioche » marque d’ailleurs un tournant majeur dans le mariage royal. Les chroniqueurs décrivent une véritable dispute entre les époux, au cours de laquelle les reproches fusent. Plusieurs hypothèses sont envisagées : Louis, trop jaloux, verrait-il la complicité entre Raymond et Aliénor d’un mauvais œil ? Thierry Galeran, un de ses conseillers, n’influence t-il pas le roi à ce sujet parce qu’il déteste la reine ? Aliénor, lasse de se trouver auprès d’un époux trop fade à son goût, n’aurait-elle pas fait germer chez ce dernier, si dévot, la culpabilité en lui rappelant leur degré de parenté, degré prohibé dans le cadre du mariage par la loi canon ? Ce qui est certain, c’est que le point de non-retour est atteint. Et une chose est sûre : les caractères des deux souverains sont diamétralement opposés. À une Aliénor mature, indépendante et pleine de vie se confronte un Louis VII austère, influençable et pieux. `

 

Pour ajouter à ce cataclysme matrimonial, la deuxième croisade se révèle aussi être un véritable échec. Après avoir refusé son assistance à Raymond d’Antioche, Louis multiplie les erreurs politiques et diplomatiques. Arrivé à Jérusalem, il attaque Damas, pourtant la seule ville acceptant la présence chrétienne. Le 28 juillet 1148, son armée de croisés doit se replier de toute urgence. Ce n’est cependant qu’à Pâques 1149 que le roi décide enfin de rentrer en France, sous la pression de Suger.

 

Peut-être faut-il y voir un signe avant-coureur de leur future séparation, Louis et Aliénor embarquent à Saint-Jean d’Acre à bord de deux vaisseaux distincts. La traversée se révèle semée d’embûches pour la reine, qui est capturée par des pirates grecs en route pour Constantinople. Sauvée par les Siciliens, elle rejoint son mari à Potenza mi-août. Là, elle apprend le décès de son oncle, tué le 29 juin lors d’une bataille contre les « Infidèles ».

 

Le convoi royal se remet doucement en route, mais Aliénor tombe très vite malade. C’est au Mont Cassin qu’elle reprend des forces, avant d’être accueillie, avec Louis VII, par le pape Eugène III dans sa demeure de Tusculum, dans les environs de Rome. Le souverain pontife, conscient de la mésentente conjugale, tente de réconcilier ses hôtes royaux. Il rassure tout d’abord Louis en le convaincant de ne pas s’inquiéter du lien de parenté existant entre son épouse et lui puis, après avoir confirmé leur union, il parvient à leur faire partager la même couche. Cette démarche papale sera-t-elle suffisante pour sauver le couple ?

 

Toujours est-il que peu de temps après leur retour à Paris, Aliénor met au monde une seconde fille, Alice. Aurait-elle été conçue en Italie ? C’est probable. Cette naissance, cependant, ne résout pas les conflits conjugaux, bien au contraire. Louis est frustré de ne pas avoir eu de fils, Aliénor exaspérée d’être l’épouse d’un « moine », selon ses propres termes.

 

Les choses se précipitent. Le 13 janvier, le sage Suger meurt. L’été de la même année, Aliénor rencontre Geoffroy Plantagenêt, comte d’Anjou, et son fils Henri, duc de Normandie, des vassaux récalcitrants de Louis VII venus à la Cour de France pour rétablir la paix avec leur suzerain. Il faut ici s’attarder sur ces deux personnages absolument fondamentaux dans la vie d’Aliénor.

 

Geoffroy d’Anjou est marié à Mathilde, la fille du roi d’Angleterre, Henri Ier Beauclerc, mort en 1135. Depuis cette date, il est en lutte constante contre Etienne de Blois, petit-fils de Guillaume le Conquérant, qui s’est assis sur le trône. Geoffroy se considérant victime d’une usurpation de pouvoir, les deux hommes font régner un état permanent de guerre civile de l’autre côté de la Manche.

 

Aliénor, quant à elle, tombe visiblement sous le charme de Henri, le fils. D’au moins onze ans son cadet, il est plutôt bel homme et possède un physique viril, en tous points opposé à Louis VII, de nature molle. Ce serait toutefois sous-estimer l’intelligence de la reine que de penser qu’elle jette son dévolu sur Henri uniquement sur des critères d’apparence. Rappelons qu’en cas de divorce avec le roi de France, elle récupèrerait en totalité son duché d’Aquitaine. Sans doute voit-elle dans une alliance matrimoniale avec le duc de Normandie et héritier du comté d’Anjou une opportunité politique sans précédent. L’association des trois territoires couvrirait en effet la quasi-totalité de l’ouest de la France actuelle, la Bretagne exclue. Un concurrent de taille face à un Louis VII dont le royaume se limite à l’Île-de-France…

 

Henri II Plantagenêt (1133-1189)

 

Le plan se précise encore plus dans l’esprit d’Aliénor lorsqu’elle apprend la mort de Geoffroy Plantagenêt, survenue le 7 septembre 1151. Le comte d’Anjou est subitement décédé d’une fièvre suite à une baignade dans le Loir trop froid. Comme convenu, Henri hérite de toutes ses terres. De son côté, Louis VII est d’accord pour annuler le mariage. Plus que cela, il encourage la séparation. Il est bien conscient de perdre l’Aquitaine et qu’Aliénor (enfin, plutôt son duché…) sera très courtisée par la suite. Cependant, après quinze années de vie commune, il n’a toujours pas d’héritier, et cela l’inquiète plus que tout le reste. Par ailleurs, il est fort plausible que lui aussi se trouve las de sa relation conflictuelle avec sa femme.

 

Au cours de l’automne et de l’hiver 1151-1152, les époux, côte à côte pour la dernière fois, entreprennent une chevauchée en Aquitaine afin de préparer la transition politique : les prévôts et soldats français seront progressivement remplacés par des Aquitains. Le 18 mars 1152, ils sont au château de Beaugency, non loin d’Orléans, pour procéder à l’annulation de leur union. L’archevêque de Bordeaux Loroux prononce l’invalidité du mariage pour cause de consanguinité au milieu d’une assemblée de grands seigneurs et de barons, dont certains témoignent dans ce sens. Ni un éventuel adultère ni l’incapacité du couple à avoir un enfant ne sont évoqués. Pour de nombreux historiens, cette séparation marque les prémices de la Guerre de Cent Ans, qui aura lieu moins de deux cents ans plus tard…

 

Certainement enivrée par sa liberté nouvelle, Aliénor repart aussitôt sur ses terres aquitaines, accompagnée par quelques chevaliers. En chemin, elle commet l’erreur de faire une étape chez le nouveau comte de Blois, Thibaut V. Celui-ci, conscient de la chance qui se présente à lui, retient la jeune femme de force dans le but… de l’épouser ! Mais Aliénor n’est pas le genre de personne à s’apitoyer sur son sort ni à se laisser intimider. Elle parvient à prendre la fuite de nuit et chevauche ventre à terre vers Tours. Ironie du sort, Thibaut épousera quelques années plus tard Alice, l’une des deux filles qu’Aliénor a eues avec Louis VII.

 

L’ancienne reine de France parvient à gagner Poitiers. Très lucide sur le fonctionnement de la société de son temps pour laquelle une femme ne peut vivre indépendante, c’est-à-dire sans une tutelle masculine, Aliénor se met en quête de son futur époux. Nous savons déjà qu’elle a choisi Henri Plantagenêt. Faisant preuve d’une exceptionnelle audace au cœur d’une époque médiévale où la gent féminine est très rarement maîtresse de son destin, c’est elle qui aurait envoyé un messager auprès du duc de Normandie, qui se trouve alors à Lisieux, pour lui proposer une union matrimoniale. Henri est-il déjà au courant de son projet ? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c’est que, tout comme Louis VI quelques années auparavant, il ne peut refuser une telle opportunité de croître ses terres, ses revenus et son influence… De plus, Aliénor, qui a environ trente ans, est encore très certainement séduisante. Le mariage, qui a lieu le 18 mai 1152, se fait dans la plus grande discrétion, à la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers. Aliénor prend les titres de duchesse de Normandie et comtesse d’Anjou. Une nouvelle vie, pleine de rebondissements et d’aventure, l’attend.

 

 

Reine d’Angleterre (1152 - 1204)

Les débuts de l’union entre Aliénor et Henri semblent fougueux. Le mariage, d’ailleurs, est immédiatement consommé. Le duc de Normandie, contrairement à Louis VII, est loin d’être le « moine » dont Aliénor se plaignait, et cela plaît évidemment à son caractère bien trempé. Les affaires politiques, cependant, reprennent vite le dessus. Henri prépare un débarquement un Angleterre afin de prendre le pouvoir, il repart donc rapidement à Barfleur pour appareiller.

 

Louis VII, de son côté, apprend la nouvelle du remariage d’Aliénor avec fureur. Certes, il se doutait qu’elle ne resterait pas longtemps sans contracter une nouvelle alliance matrimoniale, mais c’est surtout le choix de l’époux qui le surprend et le met en rage. Lucide sur le danger que pourrait représenter la puissance d’un tel voisin, il conteste délibérément la validité de l’union en faisant valoir son droit de suzeraineté. En effet, un vassal se doit de demander l’autorisation à son suzerain s’il désire se marier, ce que Henri n’a évidemment pas fait. Louis VII réagit aussitôt et monte une armée qu’il envoie sur divers fronts, en Normandie et en Anjou, afin de priver Henri Plantagenêt de ses fiefs. Ce dernier réagit à peine. Accaparé par son projet outre-Manche, les menaces de Louis VII ne l’intimident pas. Les choses tournent même, contre toute attente, en sa faveur. En décembre 1153, Etienne de Blois, qui vient de perdre son fils et peut-être las du conflit, décide de faire de Henri son héritier légitime. Par ailleurs, le 17 août précédent, Aliénor a mis au monde un fils, Guillaume. L’année 1153 est donc, pour le duc de Normandie, celle de tous les succès. De son côté, Louis VII dépose les armes pendant l’été 1154 et restitue les places fortes normandes qu’il avait prises.

 

Le 25 octobre 1154, Etienne de Blois meurt. Henri Plantagenêt devient Henri II, et Aliénor reine d’Angleterre. Le soir du 6 décembre, les époux appareillent à Barfleur pour gagner leur nouveau royaume. Ils essuient une violente tempête durant la traversée, d’autant plus éprouvante pour Aliénor qui est enceinte de sept mois. Notons au passage que l’union avec Henri est très fertile. En à peine plus de deux ans, la jeune reine a déjà donné deux enfants à son époux…

 

Le couple et sa cour, une fois arrivés, prennent la direction de Winchester afin de recevoir les barons venus reconnaître leur nouveau souverain. Le 19 décembre, les époux sont couronnés à Westminster par Thibaut du Bec, l’archevêque de Cantorbéry, puis ils s’installent au prieuré de Bermondsey, sur la rive droite de la Tamise.

 

Le 28 février 1155, Aliénor met au monde un second fils, Henri. Parallèlement, son mari, dont les absences sont fréquentes, lui accorde assez de crédit pour lui confier la gouvernance du royaume. On trouve le nom et la signature d’Aliénor sur des chartes où elle rend la justice lors de conflits entre vassaux et suzerains ou pour des perceptions d’impôts. Il est toutefois nécessaire de nuancer son rôle politique. La réalité du pouvoir est en fait entre les mains de l’énergique et intelligent Thomas Becket, l’archidiacre de Cantorbéry que Henri II a nommé chancelier et qui devient son plus proche conseiller.

 

De son côté, les déplacements incessants de Henri sont justifiés : après les conflits que l’Angleterre a connus sous Etienne de Blois, il doit stabiliser et pacifier le royaume. Le travail à accomplir est conséquent, d’autant plus que les contestations de son pouvoir sont nombreuses : levée d’impôts, création d’une monnaie, récupération des biens des ennemis de la couronne… Pour assurer sa place sur le trône et asseoir sa dynastie, il fait jurer à ses barons fidélité à ses deux fils, Guillaume et Henri, le 10 avril 1155.

 

Ce qui est certain, c’est que trois ans après son avènement, Henri a assis sa légitimité non seulement en Angleterre, mais aussi sur ses terres françaises. Et Aliénor ? Parfois, elle suit son époux lors de ses pérégrinations, mais elle est surtout accaparée par les grossesses qui se succèdent : en 1156, elle donne naissance à une fille, Mathilde, et en 1157 à un troisième fils, Richard, le futur « Cœur de Lion ». Elle perd néanmoins Guillaume, l’aîné, à peine âgé de trois ans.

 

Le royaume d’Angleterre devient attractif. Au printemps 1158, Thomas Becket, qui se trouve à la cour de France, parvient à convaincre Louis VII de marier sa fille Marguerite, un bébé qu’il a eu avec sa nouvelle épouse Constance de Castille, avec Henri, le deuxième fils de Henri II et Aliénor. Le destin semble sourire à la reine : le royaume de France, dont elle n’était il n’y a pas encore si longtemps la souveraine, peut un jour, par cette alliance, être entre les mains de son fils, futur roi d’Angleterre. Par ailleurs, elle assure la dynastie Plantagenêt en mettant au monde un nouvel enfant, Geoffroy, le 23 septembre 1158.

 

Il existe de très nombreux moments de la vie d’Aliénor dont on ne sait rien, les sources étant restreintes. Durant l’année qui suit la naissance de Geoffroy, nulle trace d’elle, de ses activités ou de ses déplacements. Elle reparaît début 1160, en Angleterre, où manifestement Henri II, qui doit encore s’absenter, lui cède temporairement l’autorité royale. En septembre 1160, elle revient dans son duché d’Aquitaine, accompagnée de son fils Henri et sa fille Mathilde. Henri II saisit l’opportunité de leur présence sur le continent pour que son fils prête hommage au roi de France et que les noces avec Marguerite aient lieu. Les jeunes enfants n’ont pas encore huit ans à eux deux ! Mais le temps presse : Louis VII, dont l’épouse Constance vient de trépasser, s’est remarié avec Adèle de Champagne. Cette dernière peut donc encore lui donner de nombreux héritiers mâles… Louis VII est toutefois prudent et ne fait, pour le moment, que ratifier seulement la promesse de mariage.

 

Visiblement, la reine d’Angleterre reste sur ses domaines jusqu’en 1162. En septembre 1161, elle a une nouvelle fois accouché d’une fille, qui porte son propre prénom, Aliénor. Henri II semble être souvent à ses côtés, et les époux œuvrent entre autres à la rénovation et à la fondation de lieux religieux : reconstruction de la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, édification d’établissements hospitaliers, comme la léproserie de Caen…

 

L’année 1164, alors que les souverains ont regagné l’Angleterre depuis quelques temps déjà, marque une rupture politique importante. Thomas Becket s’oppose en effet fermement à son roi pour des questions de suzeraineté et de législation fiscale et juridique. Henri II exige du haut clergé, les évêques et archevêques en l’occurrence, qu’il lui prête hommage, qu’il paye des impôts et que ses prélats, comme tout autre sujet, soient soumis à la justice royale. L’offuscation de Becket est telle qu’il part se réfugier auprès du roi de France, qui refuse de le livrer. Aliénor semble prendre le parti de son époux.

 

Parallèlement, les grossesses de la reine d’Angleterre se poursuivent, inlassablement. En octobre 1165 naît une fille, Jeanne. Le 24 décembre 1166, c’est un fils, Jean. Cet enfant sera le dernier, Aliénor a alors environ quarante-cinq ans. Notons ici son incroyable résistance physique. En des temps où le taux de décès des parturientes est extrêmement élevé et où les grossesses usent la santé des femmes, elle a mis au monde dix enfants. Question force, ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, la mortalité infantile étant pourtant très importante, elle aussi, au Moyen-Âge : tous, à part le petit Guillaume qui meurt à l’âge de trois ans, atteindront l’âge adulte.

 

Aliénor est une femme manifestement impliquée dans la vie de ses enfants ; en tous les cas, même si son préféré reste indubitablement Richard, elle assume ses responsabilités de mère. C’est le cas notamment en 1167 lorsqu’elle prépare le trousseau de sa fille Mathilde et accompagne cette dernière jusqu’à Douvres. La fillette (elle n’est âgée que de dix ans…) doit en effet rejoindre son futur époux, Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière, de vingt-sept ans son aîné... Remarquons au passage l’une des « lois » médiévales à l’encontre des femmes : il était fréquent pour elles d’épouser des hommes beaucoup plus âgés, pour des raisons politiques, économiques ou diplomatiques, et ce même si elles n’étaient pas encore nubiles...

 

A Noël 1167, Aliénor rejoint Henri II à Argentan, puis elle gagne ses terres aquitaines où son époux la charge de calmer les ardeurs des comtes de la Marche et d’Angoulême, les frères Lusignan et de Silly. Ces derniers remettent en cause la suppression de certaines libertés par Henri II, qui désire de plus en plus centraliser son pouvoir sur ses terres continentales. Sans doute espère t-il que sa femme aura plus d’influence que lui-même. Aliénor s’installe donc à Poitiers. A ce moment-là, elle ne sait pas encore qu’elle ne reverra l’Angleterre que sept ans plus tard… prisonnière de son propre époux.

 

Le roi de France, qui par ailleurs protège toujours Becket, encourage la rébellion. Mais lorsque Henri II menace de chercher du soutien auprès de l’empereur Fréderic Barberousse, Louis VII s’assagit et organise la paix au début de l’année 1169. Le roi d’Angleterre, de son côté, accepte mais, subitement très malade, préfère prévoir son éventuel trépas et place progressivement ses pions sur l’échiquier : il désigne Henri, l’aîné, héritier du duché de Normandie et comte du Maine et de l’Anjou ; Richard (qui n’a que douze ans) sera duc d’Aquitaine, Geoffroy duc de Bretagne (duché que son père vient de soumettre). Tous prêtent hommage à Louis VII, leur suzerain. Cette volonté politique, qui a pour but de s’affirmer face au roi de France tout en endormant sa méfiance, révèle aussi ses revers : les fils de Henri II pourraient un jour s’opposer entre eux pour le pouvoir. Anticipant toute velléité allant dans ce sens, le roi d’Angleterre décide de sacrer Henri le Jeune de son vivant afin de le désigner comme son successeur incontestable. La cérémonie se déroule le 14 juin 1170, à Westminster. Parallèlement, Thomas Becket se réconcilie avec le roi et rentre en Angleterre.

 

Dans le même temps, Aliénor et Henri II, qui s’est remis de sa maladie, semblent s’éloigner. Il est difficile de connaître les causes exactes de cette prise de distance conjugale. On a longtemps évoqué la jalousie d’Aliénor vis-à-vis d’un époux volage et, entre autres, très amoureux de la belle Rosamonde Clifford. On l’a même accusée d’être l’instigatrice de l’assassinat de la jeune femme. Rien de tout cela n’est fondé, et il semble plus probable qu’Aliénor soit lasse d’un mari de plus en plus violent et incontrôlable et qu’elle désire surtout renforcer le pouvoir de Richard en restant en son duché d’Aquitaine. La rupture définitive ne tarde d’ailleurs pas : le 30 juin 1172, sans solliciter l’avis de son époux, elle désigne officiellement son fils duc d’Aquitaine lors d’une cérémonie fastueuse à Limoges. Notons l’audace d’Aliénor : en défiant son propre mari, puissant roi d’Angleterre, elle affirme ainsi l’autonomie de ses Etats.

 

Henri II, quant à lui, est entre temps devenu très impopulaire. En effet, la réconciliation avec Thomas Becket n’a été que de courte durée. Ce dernier multiplie les bravades contre le roi et celui-ci, exaspéré, aurait alors prononcé : « Personne ne me vengera donc de ce clerc ? ». Prenant ces mots au pied de la lettre, quatre de ses chevaliers se rendent, le 29 décembre 1170, en la cathédrale de Cantorbéry et y assassinent l’archevêque. Henri II, qui ne voulait certainement pas en arriver à une telle extrême, ne sait quoi faire pour se faire pardonner. Ce n’est que le 21 mai 1172 qu’il obtient l’absolution de l’Eglise.

 

Le meutre de Thomas Becket, le 29 décembre 1170

 

Après deux années de séparation, Aliénor et Henri II se retrouvent à Chinon pour la Noël 1172. Ils tiennent là leur dernière cour ensemble. La reine, en effet, a pris goût à l’indépendance : elle possède son propre sceau et gouverne elle-même son duché en y associant systématiquement son fils Richard, qui a alors quinze ans. Dans le même temps, le roi d’Angleterre doit faire face à la jalousie et la rancœur de son fils Henri. Ce dernier, qui était proche de Thomas Becket, reproche la mort de ce dernier à son père. Surtout, il n’accepte pas la générosité dont Henri II fait preuve vis-à-vis de Jean, le benjamin de la fratrie, qui n’a pourtant bénéficié jusqu’à présent d’aucun avantage foncier ou politique. En effet, le roi a de grandes prétentions pour lui : conquête de l’Irlande ; ambitions italiennes par un mariage avec Alice, la fille du comte de Maurienne ; et don des places fortes de Loudun, Chinon et Mirebeau.

 

Aliénor n’est pas étrangère à ce conflit entre père et fils. Sans dire qu’elle en est l’instigatrice (c’est plutôt Louis VII qui par la suite mènera la danse de ce point de vue), elle influence cependant fortement le jeune Henri dans sa contestation politique. Henri II, conscient de ces manigances, décide de rentrer en Angleterre avec son aîné. Il commet néanmoins l’erreur de laisser Richard et Geoffroy avec leur mère… De son côté, Henri le Jeune réussit à se réfugier auprès du roi de France, qui voit là la chance de nuire à son grand ennemi et n’hésite pas à considérer son protégé comme le véritable roi d’Angleterre, qu’il appelle même déjà « Henri III ».

 

Aliénor, saisissant dans ces dissensions une opportunité de mener son projet d’un duché d’Aquitaine totalement indépendant pour Richard, encourage ce dernier, ainsi que Geoffroy, à se rallier à leur frère et à le retrouver à la cour de France. A cette coalition viennent s’ajouter d’autres grands seigneurs du Poitou et de la Touraine, à qui l’on promet des fiefs. La guerre est donc officiellement déclarée entre Henri II et son fils aîné.

 

Le 29 juin 1173, Henri le Jeune arrive en Normandie et prend les forteresses d’Aumale et de Neufmarché. De son côté, en soutien, Louis VII fait le siège de Verneuil. Ces victoires ne durent cependant pas, Henri II profitant d’une faiblesse passagère de l’armée ennemie pour lancer sa contre-offensive. Avec son contingent de mercenaires brabançons, il reprend plusieurs châteaux, prend l’avantage sur le roi de France en Bretagne. Louis VII engage alors des négociations. Le 24 septembre 1173, les deux souverains, ainsi que les trois fils de Henri II, se rencontrent près de Gisors. Le roi d’Angleterre fait plusieurs propositions avantageuses à ses enfants : à Henri, il propose le partage de ses revenus outre-Manche et le don de châteaux anglais, ou bien ceux des comtés normand et angevin ; à Geoffroy, il promet à nouveau le duché de Bretagne. Ses fils refusent, persuadés qu’ils peuvent encore renverser la tendance. En dehors de l’influence incontestable de Louis VII, c’est aussi l’appui inébranlable et persévérant d’Aliénor qui les pousse dans ce sens. La reine a en effet, sans intervenir militairement, un rôle fédérateur de premier ordre au point d’inquiéter grandement Henri II, qui réclame purement et simplement son excommunication !

 

Aliénor n’a cure de ces menaces, ce qui met son mari dans un état de colère sans précédent. Il envahit alors ses terres en signe de représailles, et l’assiège à Faye-la-Vineuse. Il emporte la victoire, mais Aliénor, travestie en homme, réussit à prendre la fuite, direction la cour de France pour trouver refuge auprès de son… premier époux ! Elle est cependant interceptée en cours de route par les hommes de Henri II. Cette capture, qui a lieu à l’automne 1173, marque le commencement d’une très longue détention.

 

De toute évidence, Aliénor, qui a environ alors cinquante ans, passe ses premiers mois de captivité à Chinon avant d’embarquer, le 8 juillet 1174, à Barfleur, direction l’Angleterre, qu’elle n’a pas revue depuis sept ans. Henri II l’enferme dans la tour de Salisbury, avant de repartir guerroyer contre le roi de France et ses fils. Est-ce à cause de la prise d’Aliénor que la ligue continentale s’essouffle ? Rien ne le prouve, mais toujours est-il que Henri II remporte victoires sur victoires. Louis VII conclut la paix en restituant les places fortes qu’il avait conquises, et les trois fils du roi anglais se rendent à leur père. Ce dernier se montre très indulgent envers ces derniers. Au lieu de les emprisonner et les priver de leurs possessions, il les restitue dans leurs droits. Il libère même de grands seigneurs ennemis, comme le comte de Leicester et le roi d’Ecosse, Guillaume Ier.

 

C’est visiblement Aliénor qui pâtit le plus de la rancœur royale. Henri ne lui pardonne pas son affront qui a mis en péril son pouvoir. Par ailleurs, cela fait très longtemps qu’il n’aime plus son épouse. D’ailleurs, en a-t-il jamais été amoureux ? Pendant quinze ans, la reine d’Angleterre reste donc prisonnière, mais une prisonnière itinérante, car elle change visiblement plusieurs fois de résidence : on la trouve à Winchester, Salisbury et même en France.

 

Il existe très peu de sources sur ses conditions d’incarcération. Il ne faut néanmoins en aucun cas imaginer une Aliénor enfermée seule dans une vilaine tour grise et privée de tout. Son environnement, malgré la contrainte de l’enfermement, doit certainement rester équivalent à son rang de reine, avec un minimum de confort. On trouve autour d’elle plusieurs dames, dont peut-être la très célèbre Marie de France, première femme écrivain et poétesse de langue française. Ce qui est par contre certain, c’est son absence de tout rôle et influence politiques.

 

De son côté, Henri II tente de se défaire de son épouse en demandant au pape l’annulation de leur mariage pour… consanguinité ! Mais Alexandre III ne se laisse pas corrompre. Le roi d’Angleterre n’insiste pas, trop occupé alors de politique. Son désir de centraliser et étendre son pouvoir prend de plus en plus d’ampleur. Pour parvenir à ses fins, il organise notamment les fiançailles de sa dernière fille, Jeanne, âgée de onze ans, avec Guillaume Ier, roi de Sicile. Devant ce danger expansionniste, Louis VII juge urgent de faire de Henri II son allié. Il le relance donc sur un sujet pour lequel les deux souverains se sont déjà mis en accord : le mariage entre sa fille Alice et le fils de son puissant opposant, Richard. Henri II offre une nouvelle fois son approbation.

 

Cette volonté du roi de France d’apaiser les tensions est d’autant plus importante que, fatigué par quarante années de règne et victime d’une attaque d’hémiplégie dont il a du mal à se remettre, il décide, de son vivant, de céder la couronne à son fils, Philippe Auguste. La cérémonie a lieu le 1er novembre 1179. Le nouveau souverain décide de poursuivre la politique de conciliation de son père : le 28 juin 1180, le traité de Gisors renouvelle la paix avec Henri II.

 

Le roi d’Angleterre, quant à lui, est loin d’en avoir terminé avec les conflits familiaux au sein de sa fratrie. Son aîné, Henri, jalouse notamment Richard. Ce dernier, en effet, détient une autorité réelle sur ses terres en Aquitaine alors que l’héritier de la couronne ne reste, pour le moment, que le second de son père. Pour éviter que la rancune ne s’accumule, Henri II demande à Richard et Geoffroy de prêter hommage à leur frère, futur roi, dont ils sont, à ses yeux, les vassaux pour leurs duchés aquitain et breton. Si Geoffroy s’exécute, Richard refuse sous prétexte qu’il considère l’Aquitaine comme indépendante de la couronne. Henri II insiste, Richard finit par céder, mais Henri le Jeune, décidément bien susceptible, refuse à son tour cet hommage qu’il considère comme forcé. Le conflit éclate, une fois encore. Henri et Geoffroy, qui se rallie à lui, ravagent les terres de leur frère, soutenus non seulement par le duc de Bourgogne et le comte de Toulouse, mais aussi par Philippe Auguste qui n’hésite pas à leur fournir des mercenaires.

 

Néanmoins bientôt à bout de ressources, Henri le Jeune pille et multiplie les exactions pour trouver l’argent nécessaire à sa guerre. En juin 1183, il saccage et vole tout ce qu’il peut au sanctuaire de Rocamadour. Mais, de retour non loin de là, à Martel, il tombe subitement très malade : il meurt le 11 juin, à l’âge de vingt-huit ans. Il aurait eu, dans ses dernières paroles, une requête surprenante : il aurait en effet demandé à Henri II de faire preuve de plus de clémence vis-à-vis d’Aliénor, sa mère qui, pourtant, privilégie Richard. Un sursaut d’amour filial ?

 

La mort de Henri le Jeune marque la fin du conflit en Aquitaine, mais bouleverse aussi la géopolitique. En effet, Richard devient l’héritier du trône. Henri II, en toute logique, lui demande donc de céder son duché aquitain à Jean. Le fils préféré d’Aliénor refuse. Pour lui, pas question de subir les mêmes frustrations que son frère défunt, il repart donc prestement dans ses terres. Contre toute attente, Henri II ne riposte pas. En tous les cas, il ne le fait pas par les armes…

 

En effet, il pense soumettre son fils par un autre moyen. En juin 1184, il repart en Angleterre et fait libérer son épouse. Il organise de grandes retrouvailles : le 30 novembre 1184, toute la famille royale se réunit à Westminster, puis elle passe Noël à Windsor. Surtout, Henri II rétablit son épouse dans ses droits sur l’Aquitaine. Il faut bien évidemment ne rien voir d’altruiste dans ces largesses. Tout d’abord, Aliénor n’est pas autorisée à repartir sur le continent : elle reste à Winchester, en résidence surveillée. Puis, en se montrant aussi bienveillant à l’égard de sa femme, Henri II espère qu’elle parvienne à convaincre Richard de renoncer à l’Aquitaine, ou que celui-ci se dresse contre sa mère, restaurée dans son pouvoir de duchesse à ses dépens. Mais, contre toute attente, Richard ne tombe pas dans le piège et prête serment à Aliénor.

 

Henri II se retrouve donc pris à son propre jeu. Encore loin d’atteindre son but, il est d’autant plus ennuyé que Philippe II Auguste tente d’abattre son empire en utilisant les inimitiés existantes au sein de sa famille. En effet, le roi de France commence tout d’abord par s’assurer l’appui de Geoffroy, mais ce dernier meurt le 19 août 1186, suite à un tournoi. Il ne lui reste alors que Richard, qui accepte de combattre à ses côtés. Ce soutien sera, lui aussi, de courte durée : en novembre 1187, le plus célèbre fils d’Aliénor et Henri décide de prendre la croix suite à la victoire écrasante de Saladin face au roi de Jérusalem, Guy de Lusignan. Parallèlement, Philippe Auguste exige de Henri II, pour qui les préférences tendent maintenant vers Jean, qu’il désigne Richard comme successeur de l’Angleterre et qu’il soit couronné, ce que Henri refuse dans un premier temps. Car, bientôt fatigué de ces rivalités sans fin, il se rend le 4 juillet 1189. Il reconnaît officiellement Richard (et par là-même fléchit officieusement devant Philippe Auguste), avant d’expirer le 6 juillet à Chinon. Henri II meurt donc humilié, sans avoir réalisé son désir d’unification et de centralisation de son pouvoir. Il est inhumé à Fontevrault.

 

Le premier acte de Richard en tant que roi est symbolique : dès le lendemain de la mort de son père, il fait libérer sa mère. Aliénor, enfin totalement libre de ses mouvements, a entre soixante-cinq et soixante-sept ans. Quel peut être son état d’esprit après tant d’années d’isolement ? Visiblement, elle n’en sort pas aigrie, au contraire. Toujours énergique et pleine de vie, c’est à elle que Richard, sur le point de partir sur le continent, confie la régence en Angleterre. Nous retrouvons donc, après de longues années de silence le plus complet, Aliénor sur le devant de la scène.

 

Elle s’acquitte de sa tâche avec sérieux, vivacité et intelligence. Malgré un âge avancé à une époque où l’espérance de vie est de trente ans, elle n’hésite pas à se déplacer pour faire appliquer les instructions et les ordres de son fils, placer des hommes de confiance aux postes-clés et lutter contre le despotisme des shérifs. En effet, la politique de Richard et d’Aliénor est d’alléger leurs sujets de la pression et la sévérité mises en place par Henri II. Ce dernier n’hésitait effectivement pas, entre autres, à faire emprisonner des individus pour des futilités… Mais attention à l’image trop véhiculée que l’on a d’un Richard Cœur de Lion à la bonté débordante… Loin des dessins animés et des films vantant sa bienfaisance et son altruisme, il est certes un être capable de générosité et de largesses, mais aussi de violence, voire de cruauté. En cela, il n’est pas bien différent de la plupart des hommes de son époque…

 

Pendant qu’Aliénor assure la régence outre-Manche, Richard travaille à sa légitimité sur ses terres continentales. Il est reconnu duc d’Aquitaine et de Normandie ainsi que comte d’Anjou et du Maine. Il s’assure de la paix avec Philippe Auguste par le renouvellement de la promesse d’un mariage avec sa sœur Alice et, enfin, il se réconcilie avec son frère Jean. Richard peut alors partir découvrir son nouveau royaume : il y est accueilli avec ferveur par ses sujets, lassés de la dureté de Henri II. Pourtant, ils ne connaissent pas leur nouveau souverain. Ce dernier, en effet, a très peu vécu en Angleterre, territoire dont il ne parle d’ailleurs pas la langue…

 

Dès son arrivée, Richard a une préoccupation : garder son frère à la fois proche de lui et loin du trône. Pour cela, il lui octroie terres, châteaux et titres divers, dont la seigneurie d’Irlande. Le 3 septembre 1189, il est sacré. A ses côtés se tient Aliénor, triomphante, vêtue des plus beaux atours. Ce sacre, ne serait-ce pas aussi un peu le sien ?

 

Très vite, Richard émet, comme convenu, le souhait de partir pour la croisade. Une fois encore, en toute confiance, il laisse la régence à sa mère, aidée dans sa tâche par les évêques de Durham et d’Ely, nommés justiciers. Il éloigne aussi Jean d’Angleterre, conscient que son frère peut représenter un danger pour sa couronne. Le 2 juillet 1190, il rejoint Philippe Auguste à Vézelay pour le départ. Notons que Richard n’a toujours pas épousé Alice…

 

Aliénor, quant à elle, décide de passer quelques temps sur le continent avant de retourner gouverner en Angleterre. Méfiante, tout comme Richard, envers son fils Jean, elle entreprend de le surveiller. Surtout, le roi d’Angleterre lui a confié une mission de la plus haute importance : aller chercher sa future épouse, Bérangère, la fille du roi de Navarre Sanche VI, en Espagne. Car pour Richard, il est en réalité hors de question de prendre pour femme Alice, décision qu’il a bien évidemment cachée au roi de France pour ne pas attiser le conflit. Aliénor a pour devoir d’escorter la fiancée jusqu’en Sicile, où Richard l’attendra et mettra Philippe Auguste devant le fait accompli.

 

Aliénor, pourtant septuagénaire, n’est pas réticente à un tel voyage, bien au contraire. Nous la retrouvons donc, encore une fois, prête à affronter les dangers d’un si long périple, car la route vers Pampelune est semée d’embûches. Les Basques, que Richard a combattus quelques temps plus tôt, veulent prendre leur revanche. Loin d’être intimidée, Aliénor parvient à destination pour repartir aussitôt avec la promise. Les deux femmes se hâtent alors d’arriver à Naples, où Richard leur a envoyé des bateaux, et elles atteignent enfin Messine. Aliénor, qui ne veut pas rester absente trop longtemps, ne fait qu’une pause de quatre jours. Elle repart le 2 avril 1191 et, le 24 juin, elle est à Rouen. Un travail colossal l’attend : en Angleterre, Guillaume Longchamp, l’évêque d’Ely, abuse clairement de son pouvoir et Jean, indigné des largesses dont Richard fait preuve envers son neveu Arthur, le fils de son frère Geoffroy, dont le roi a fait son héritier en cas de décès, a rompu son serment et repris la route de Londres.

 

Aliénor met vite un terme aux excès de Guillaume Longchamp en le remplaçant par Gautier de Coutances, un homme dont elle apprécie la fermeté et l’intelligence. Pour ce qui est de Jean, par contre, la tâche est plus ardue. En effet, suite à la trahison de Richard concernant son mariage avec Alice, Philippe Auguste, très remonté, a renoncé à la croisade et a décidé de rentrer. En réalité, ce refus d’épouser la sœur du roi de France sert de prétexte à ce dernier pour envahir les terres de son ennemi et les acquérir. Le 20 janvier 1192, Philippe II est donc devant Gisors et demande à ce que la ville lui soit remise. Aliénor refuse, Philippe Auguste se soumet, mais ne s’arrête pas là. Il parvient, sans difficulté, à obtenir le soutien de Jean, qui lève une armée de mercenaires et une armada de bateaux à Southampton. Alertée, Aliénor se rend en Angleterre dès le 11 février en menaçant son fils de le priver de ses fiefs. Celui-ci s’incline… pour le moment.

 

La régente sait que cette accalmie sera de courte durée. Elle se presse donc d’écrire à Richard pour lui faire part de l’urgence de la situation et l’inciter à rentrer au plus vite. Le roi semble suivre ces conseils avisés. En septembre 1192, il signe la paix avec Saladin et, quelques semaines plus tard, prend la direction du retour. Mais, au début de l’année 1193, il n’est toujours pas revenu. Au soulagement d’un retour prochain succède l’angoisse. Celle-ci se justifie quelques temps plus tard, lorsqu’Aliénor apprend la capture de son fils par Léopold, le duc d’Autriche. Pour la vieille femme, c’est un choc. Mais sa combativité n’est jamais loin, et elle se presse d’envoyer deux ambassadeurs auprès du duc, pour demander la libération de Richard.

 

Dans le même temps, Jean, trop heureux de la nouvelle de la captivité de son frère, complote sans relâche pour obtenir le trône. Il s’assure du soutien de Philippe Auguste, avec lequel il passe un traité secret, puis tente d’organiser l’offensive. C’est sans compter, une fois de plus, sur la ténacité d’Aliénor qui renforce la surveillance des côtes et obtient la fidélité des Gallois et des Ecossais. Jean parvient néanmoins à prendre Nottingham ; Aliénor, en représailles, assiège la ville de Windsor. La cité se rend.

 

Richard, quant à lui, a changé de persécuteur. Léopold l’a remis aux mains de l’empereur Henri VI, qui se montre intransigeant quant à une éventuelle remise en liberté. Il annonce qu’il ne se soumettra que contre une rançon de 7000 marcs d’argent. Richard écrit donc à sa mère et lui demande de réunir la somme nécessaire. Le montant est exorbitant et va même augmenter considérablement, au gré des envies de Henri VI, pour atteindre l’équivalent de trois années de revenus de la couronne anglaise, soit 100 000 marcs. L’empereur rajoute par ailleurs une nouvelle condition : Aliénor de Bretagne, la nièce de Richard, devra épouser le fils du duc d’Autriche.

 

Aliénor-mère retrousse une nouvelle fois ses manches : en juillet 1193, elle réunit ses barons à Saint-Albans pour demander une levée exceptionnelle de taxes et d’impôts supplémentaires. Le clergé est, lui aussi, mis à contribution. Puis elle demande au pape Célestin III d’intervenir en sa faveur. Ce dernier excommunie Léopold d’Autriche, mais refuse de faire de même pour Henri VI, avec lequel il est en conflit. Aliénor, qui commence à perdre patience, lui fait parvenir une lettre dans laquelle, très directement, elle le traite ni plus ni moins de lâche et le menace de schisme religieux !

 

C’est finalement l’argent, réuni au milieu du mois de décembre 1193, qui libère Richard Cœur de Lion. Aliénor, infatigable, part pour l’Allemagne, les nefs des bateaux chargés des sacs de la rançon. Le 4 février 1194, son fils est enfin délivré. Cette libération a bien failli ne pas avoir lieu : Philippe Auguste et Jean ont en effet proposé à Henri VI 150 000 marcs si ce dernier leur livrait Richard. Celui-ci, néanmoins, est parvenu à se créer un réseau de soutien parmi les seigneurs rhénans durant sa captivité, créant ainsi une pression sur l’empereur en sa faveur.

 

Le 12 mars 1194, Richard et Aliénor sont de retour en Angleterre, accueillis par une liesse générale. De leur côté, les soutiens de Jean se rendent peu à peu et, le 25 mars, Richard reprend la ville de Nottingham. En un mois seulement, l’Angleterre est à nouveau totalement sous son contrôle.

 

Lors d’une comparution qui a lieu le 10 mai à la cour, comparution où Jean, resté dans son château d’Evreux, brille par son absence, le roi confisque ses terres et titres à son frère. Puis il se rend sur le continent, dès le 12 mai, sa mère à ses côtés. Il ne peut laisser le roi de France impuni. Contre toute attente, c’est le moment que choisit Jean, qui prend conscience qu’il a beaucoup à perdre, pour venir implorer la clémence de son frère. Aliénor n’est pas étrangère à ces réconciliations. Pour elle, il est essentiel que ses fils restent soudés.

 

Le devoir accompli, la vieille femme émet le souhait de penser à peu à elle, et surtout au sort de son âme. Pour cela, elle désire faire sa retraite et terminer ses jours en l’abbaye de Fontevrault, pour laquelle elle éprouve un grand attachement. A l’été 1194, elle prend donc la direction de la Touraine pour rejoindre la communauté religieuse. L’ordre de Fontevrault, récemment fondé, est révolutionnaire pour l’époque. Créé en 1101 par Robert d’Arbrissel, il a pour particularité de posséder des abbayes composées des deux sexes. On y trouve donc des moines et des moniales, néanmoins séparés par une fosse qu’il est incapable de franchir. A chaque genre sont attribués des tâches particulières : aux hommes sont confiés les travaux des champs ; aux femmes, le cloître et les prières.

 

L’ordre de Fontevrault a joué un rôle prépondérant dans la volonté de centralisation et d’homogénéité du pouvoir de Henri II. Avec son épouse, il a en effet multiplié les fondations de prieurés et les privilèges dans l’objectif de créer l’unité religieuse pour tous ses sujets, qu’ils soient anglais ou continentaux. Après la mort de son mari, la reine continue d’ailleurs d’œuvrer dans ce sens.

 

A Fontevrault, Aliénor, qui n’a pas pris l’habit de moniale, reste en contact avec le monde extérieur. Elle demeure d’ailleurs entourée de ses dames, de ses chapelains et même de son cuisinier. Son douaire lui permet de vivre confortablement. Manifestement, elle apprécie le calme et la douceur d’une existence enfin sans heurts. Mais la vie d’Aliénor est pleine de rebondissements…

 

En effet, le conflit entre Richard et Philippe Auguste reprend de plus belle. Le roi de France voit notamment dans la construction de Château-Gaillard, une forteresse normande imprenable, un véritable affront et une déclaration de guerre de la part de son voisin anglais. De son côté, Richard doit en découdre avec ses vassaux aquitains. Le 26 mars 1199, il se trouve devant Châlus, sur le point de donner l’assaut. C’est alors qu’il est blessé à l’épaule gauche par un tir d’arbalète. La plaie, profonde, très mal soignée, s’infecte. Le roi prend rapidement conscience que sa fin est proche. Il écrit une lettre à sa mère, qui dès sa réception, part aussitôt le rejoindre. Il meurt le 6 avril 1199.

 

Richard Coeur de Lion prisonnier (à gauche) et mortellement blessé à Châlus (à droite)

 

Il est difficile de savoir qui Richard a désigné officiellement comme son successeur. Son union avec Bérengère, dont il est resté plutôt distant, n’a engendré aucun enfant. Sa préférence penche parfois pour son neveu Arthur de Bretagne, d’autres fois pour son frère Jean. Il est fort probable qu’au moment de son décès, il n’ait pas encore tranché la question.

 

Aliénor, quant à elle, a au contraire un avis bien précis. Nul doute que celui qui doit hériter du trône est Jean. A près de quatre-vingts ans, la voilà donc repartie sur les routes pour faire légitimer son dernier fils, le seul encore vivant. Elle se rend notamment en Anjou combattre les seigneurs ayant prêté allégeance à Arthur. Jean, qui est couronné en mai 1199, a encore de nombreux opposants. Arthur, contestant inévitablement la succession, prête hommage à Philippe Auguste pour son duché de Bretagne. Devant le danger d’une telle alliance géostratégique, Aliénor préfère s’assurer du soutien de ses seigneurs en Aquitaine. Elle en profite aussi pour multiplier les chartes municipales dans lesquelles elle accorde de nombreuses libertés aux villes et tente d’apaiser les litiges existants un peu partout sur ses terres.

 

Mais c’est envers Philippe Auguste que toute son intelligence va se révéler. Du 15 au 20 juillet 1199, elle le rencontre à Tours et lui rend hommage pour son comté du Poitou. Par cette reconnaissance officielle, elle prive le roi de France de ses velléités sur le duché d’Aquitaine, duché qu’il désirait conquérir au profit d’Arthur, ce dernier, rancunier, lorgnant évidemment sur ces terres. Le coup de maître d’Aliénor ne s’arrête pas là. Une fois Philippe Auguste pieds et poings liés, elle décide d’abdiquer et de léguer toutes ses possessions à son fils. Celui que l’on surnomme souvent «Jean Sans Terre » se retrouve donc désormais à la tête non seulement du royaume d’Angleterre et du duché de Normandie, mais aussi du Poitou et de l’Aquitaine.

 

Jean Sans Terre, roi d'Angleterre de 1199 à 1216

 

La vieille reine rentre d’abord à Fontevrault où elle se retrouve avec sa fille Jeanne, comtesse de Toulouse. Cette dernière, enceinte, littéralement abandonnée par un époux ingrat, a en effet trouvé refuge auprès de sa mère. Elle meurt dans ses bras le 11 juillet 1199 à Rouen, où les deux femmes viennent à peine d’arriver. Les médecins parviennent tout juste à extraire son bébé par césarienne, mais le nouveau-né meurt malheureusement peu après. Aliénor, inlassable, prend alors la route de la Gascogne pour rencontrer son gendre Raymond VI. Sa mission : lui faire entériner les dispositions testamentaires de Jeanne, en faveur de Fontevrault. Elle est de retour à l’abbaye à la fin de l’été 1199. Définitivement cette fois ?

 

Que nenni ! Jean rentre à nouveau en conflit avec Philippe Auguste. Ce dernier reproche à son vassal de ne pas lui avoir prêté hommage et revendique par conséquent, pour Arthur de Bretagne, l’Anjou, le Poitou et la Normandie ! La paix entre les deux souverains se conclue, une fois n’est pas coutume, par un projet de mariage : celui entre Louis, fils et héritier du roi de France, et une des deux princesses castillanes, petites-filles de notre si célèbre duchesse d’Aquitaine, issues de l’union entre sa fille Aliénor et Alphonse VIII. Sachant pourtant sa mère exceptionnellement âgée, Jean n’hésite pas à lui demander de se rendre en Espagne pour aller y choisir la fiancée. Aliénor prend donc la direction des Pyrénées, qu’elle franchit… en plein hiver ! La vieille reine met près de deux mois à prendre sa décision. Son dévolu se porte sur Blanca, la future Blanche de Castille…

 

Sur le chemin du retour, Aliénor, pourtant escortée par de nombreux chevaliers, tombe dans une embuscade tendue par Hugues de Lusignan. Fatiguée, elle lui promet le comté de la Marche s’il la laisse partir. Arrivée à Bordeaux et au terme des fêtes de Pâques, elle confie Blanche aux soins d’Elie de Malemort, l’archevêque de la ville, qui aura pour mission de mener la jeune fille en Normandie auprès de son oncle Jean.

 

Les choses se calment jusqu’en 1202, date de la reprise des discordes entre Jean et Philippe Auguste. Ce dernier ordonne à son vassal de se rendre à sa cour pour qu’il soit jugé. Jean refuse et se voit donc privé de toutes les terres pour lesquelles il dépend du roi de France. Philippe Auguste pousse le vice jusqu’à investir Arthur de Bretagne de l’Aquitaine et de l’Anjou. Aliénor, se sentant en danger, se réfugie à Poitiers, dans le donjon Mirebeau. Son petit-fils, Arthur, l’assiège mais sa grand-mère organise la résistance en consolidant la défense de la forteresse et en appelant Jean à l’aide. Ce dernier arrive le 31 juillet 1202, libère sa mère et capture son neveu, qu’il fait assassiner au printemps 1203.

 

La victoire de Jean est de courte durée : le 6 mars 1204, Château-Gaillard tombe aux mains de Philippe Auguste, lui ouvrant les portes de la Normandie. Il prend ensuite la direction du duché d’Aquitaine et, le 10 août 1204, il entre dans Poitiers.

 

Aliénor ne sera pas témoin de ce désastre. Elle meurt très certainement à la fin du mois de mars ou au début du mois d’avril 1204, à l’âge extraordinaire de quatre-vingt, voire même très certainement quatre-vingt-deux ans… Elle est inhumée à Fontevrault, auprès de son époux Henri II.

 

 

Une vie hors du commun que celle d’Aliénor d’Aquitaine. Comme le souligne Philippe Delorme, « Si Aliénor apparaît comme une exception, c’est d’abord à cause de sa remarquable robustesse. Ayant survécu à ses deux maris, et à la plupart de ses fils, elle se retrouve investie d’une expérience politique et d’une légitimité qui lui permettent enfin de donner la pleine force de son caractère et de son intelligence. » (p. 274). Ajoutons sans conteste que « la deux fois reine » a eu aussi la chance, à une époque où les femmes de très haute noblesse étaient rarement à la tête de fiefs aussi puissants, de se retrouver héritière d’un immense duché, outil qu’elle a su utiliser à bon escient pour servir ses intérêts et ceux de ses fils.

Je n’ai pas abordé de façon très développée, et ce volontairement, une autre facette indissociable d’Aliénor : son rôle dans l’épanouissement de la littérature courtoise. Le sujet, vaste et complexe, nécessite en effet un article à part entière. Cet oubli délibéré ne manquera pas d’être prochainement comblé.

 

Sources

Jean FLORI - Aliénor d'Aquitaine, la reine insoumise - Payot, 2004.

Philippe DELORME - Aliénor d'Aquitaine, épouse de Louis VII - Pygmalion, 2013.

Régine PERNOUD - Aliénor d'Aquitaine - Le Livre de Poche, 1983.

Martin AURELL - L'Empire des Plantagenêts - Tempus, 2004.

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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 05:14

Le blog a désormais une page Facebook ! Pour nous suivre et ne rien perdre de l'actualité, c'est par ici : http://www.facebook.com/histoiredesfemmes

A très vite !

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29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 05:32

Du 24 au 29 mars 2015, l'association Bobines et Parchemins organise la 3ème édition de son festival autour du thème "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma", à Paris et Aulnay-sous-Bois. Un programme varié dont voici le détail :

Festival Bobines et Parchemins : "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma"
Festival Bobines et Parchemins : "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma"

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 06:52

 

220px-'Nicole' a French Partisan Who Captured 25 Nazis in tLes historiens de la Résistance, comme dans de nombreux autres domaines, ont longtemps occulté les femmes et leur engagement majeur dans la lutte contre l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Pourtant, on écrit en masse sur la Résistance dès la Libération : les ouvrages sont nombreux, mais la majorité d’entre eux ne traite uniquement que de la résistance armée et du rôle, prédominant, des hommes sur ce terrain. Les femmes, quant à elles, ne récoltent que quelques allusions : leur participation, pourtant déterminante, est sous-estimée, voire éclipsée. Seules quelques figures féminines emblématiques, comme celle de Bertie Albrecht ou Danielle Casanova, dont nous reparlerons, suscitent un intérêt. Ce dernier s’explique non pas parce qu’elles sont des femmes, mais par l’importance, pour la première, de son statut de premier ordre au sein du mouvement « Combat », pour la seconde, de son implication résistante au cœur du Parti communiste devenu clandestin et dans la lutte armée.

Il faut attendre les années 1970 et ses mouvements féministes pour que les résistantes sortent de leur réserve et publient, nombreuses, leur biographie. Par ailleurs, avec l’accès progressif aux archives de la Seconde Guerre mondiale et la multiplication des témoignages, les historiens se penchent de plus en plus sérieusement sur l’action des femmes pendant l’Occupation et s’aperçoivent clairement qu’une résistance massive, en dehors des armes, cachée et plus discrète mais tout aussi essentielle et risquée, a eu lieu.

Il est donc aujourd’hui possible de retracer (même si le travail dans ce domaine est loin d’être complet) à quoi ressemble l’engagement féminin au sein de la Résistance, quelle est sa nature et sa complexité dans un contexte politique d’occupation et de collaboration avec le régime nazi et quelles sont les répercussions  sur les femmes impliquées dans ce mouvement d’opposition.

 

Le contexte dès 1940 : occupation allemande et collaboration du régime de Vichy

 

Il est difficile d’expliquer un phénomène tel que celui de la Résistance sans avant tout poser le contexte, très particulier, de la défaite de 1940 entraînant l’occupation ennemie et la collaboration du gouvernement de Vichy avec le régime hitlérien. Il détermine en effet la prise de position de nombreux Français et Françaises, qu’elle soit contre ou en faveur de l’occupant et/ou de la politique de l’Etat français.

Dès juin 1940, la France est vaincue : Paris est envahie, suite à l’armistice signée le 22 juin, par les troupes allemandes, et la zone occupée est définie : le Reich s’installe, en gros, au nord de la Loire et dans l’extrême sud-ouest de la France. Le gouvernement de Vichy conserve sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, zone occupée comprise, mais se doit de tout mettre en œuvre pour que la réglementation et les droits du Reich, en tant que puissance occupante, soient facilités et respectés.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain rencontre Hitler à Montoire. Même si l’entrevue jette les bases de la collaboration de manière assez floue entre les deux protagonistes, notamment sur le rôle de la France dans le projet de conquête européenne d’Hitler, il n’en demeure pas moins qu’à l’issue, le gouvernement de Vichy accentue la mise en place d’un régime autoritaire et répressif, répondant aux attentes de l’occupant : exclusions, censures, saisies, interdictions de toutes sortes…

Les femmes ne sont pas épargnées : dès octobre 1940, celles qui sont mariées ne peuvent plus intégrer les administrations et les services publics, afin de les inciter à rester au foyer ; la loi du 2 avril 1941 rend le divorce plus compliqué à obtenir ; celle du 23 juillet 1942 condamne l’abandon de famille et celle du 23 décembre de la même année réprime l’adultère commis avec une femme de prisonnier.

Il faut dire que la femme est un élément essentiel, un pilier même, de l’idéologie vichyste. Le projet de Pétain, la « Révolution Nationale » sous la bannière « Travail, Famille, Patrie », est de créer une société où l’individualisme, banni, laisse place à un esprit communautaire où chacun a une place bien déterminée et où les valeurs familiales et les structures traditionnelles basées sur le travail non intellectuel (de la terre surtout) sont prépondérantes. Encadré par les institutions étatiques, l’individu n’a plus aucune liberté d’opinion et se doit de se fondre dans un ensemble hiérarchisé et immuable.

Les femmes, elles, sont considérées comme le centre du foyer, dont elles doivent s’occuper avec soin. Cela sous-entend bien évidemment le devoir, essentiel, de maternité, d’où une très sévère condamnation de l’avortement (de 1942 à 1944, pas moins de 4000 femmes sont punies chaque année, pour la majorité des « faiseuses d’ange », dont Marie-Louise Giraud, seule femme guillotinée pendant la guerre, en 1943). S’éloigner de cet idéal féminin revient à mettre en danger la patrie car celle-ci a un besoin absolu des futures générations pour réussir la « Révolution nationale ».

Vichy se base donc sur la différence et la complémentarité des sexes : à la femme la sphère domestique ; à l’homme le travail mais aussi l’autorité familiale. Il est le paterfamilias.

Les femmes ne sont cependant pas condamnées à rester cloîtrées chez elles : elles détiennent aussi, pour celles qui le désirent, une place dans l’espace public, notamment au niveau associatif. Elles évoluent, pour la majorité d’entre celles qui s’engagent, dans le milieu chrétien, où elles œuvrent charitablement ou, au contraire, pour assurer leur propre destin. En effet, ces associations scoutes, totalement féminines et qui se développent depuis les années 20, ont pour objectif de donner aux jeunes filles une éducation civique et sociale. On leur enseigne à devenir autonomes car, depuis la Première Guerre mondiale, avant tout dans les milieux bourgeois, les jeunes femmes doivent être en mesure de pouvoir travailler et s’assumer par elles-mêmes. Ne voyons néanmoins aucun féminisme dans cet objectif : le mariage demeure un modèle de vie à adopter et est donc vivement encouragé ; par ailleurs, on incite bien souvent les jeunes filles à ne pas faire d’études trop « intellectuelles ». Il est nécessaire d’ajouter que ces mouvements scouts sont généralement pétainistes, même s’il en existe quelques-uns que l’on peut qualifier de résistants.

L’idéal de Vichy, fondé sur les valeurs de « Travail, Famille, Patrie », est-il cependant à la portée des Français et des Françaises qui vivent journellement l’Occupation (la zone libre est envahie par les Allemands dès le 11 novembre 1942) ?

Bien évidemment, un certain nombre de personnes privilégiées ou aux convictions pétainistes affirmées trouvent dans le régime l’aspect salvateur que ce dernier tente à tout prix d’insuffler. Mais pour un très grand nombre de Français, soumis à la dureté du quotidien, il en est tout autrement.

En effet, la vie de tous les jours est loin d’être une partie de plaisir. En plus de la présence pesante de l’occupant qui réquisitionne une partie des possessions et productions appartenant ou destinées aux Français, il faut faire face aux restrictions et pénuries de toutes sortes, surtout alimentaires et vestimentaires. La mise en place du système des tickets de rationnements, censés approvisionner en denrées de première nécessité telles que le pain, la viande ou le sucre, ne suffit pas à pallier les besoins des familles, surtout en milieu urbain. Les files d’attente devant les magasins sont longues, et bien souvent le résultat nul… Dans les campagnes, le manque, bien que réel, se fait tout de même moins sentir car depuis toujours, on vit pratiquement en autarcie : culture potagère, élevage de volailles et de lapins, cueillette, chasse, culture des céréales… La solidarité y est aussi plus forte du fait de la proximité villageoise : on ne se garde pas de venir en aide à son voisin ou aux membres de sa famille.

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File d'attente devant les magasins...

 

Les femmes, qu’elles résident en ville ou en milieu rural, sont au cœur de cette économie domestique puisque ce sont elles qui ont la gestion de tout ce qui a trait à la maison. Beaucoup ne peuvent par ailleurs compter que sur elles-mêmes, leur mari ayant été fait prisonnier et envoyé en Allemagne. Elles doivent développer toutes sortes de stratégies pour économiser, faire durer, créer du neuf avec de l’ancien et parfois recourir au marché gris ou au troc. Parallèlement, heureusement pour certaines d’entre elles, face à l’absence masculine et au manque général de main-d’œuvre, la loi de 1940 interdisant le travail des femmes mariées est levée en septembre 1942.

L’idéal vichyste, on le voit, est donc très éloigné des réalités quotidiennes de la majorité des Français, qui ont bien autre chose à penser que de répondre aux exigences idéologiques d’un régime qui, s’ils ne s’y opposent pas un minimum, ne ferait que les pousser à encore plus de restrictions.

Et, en effet, les contestations ne tardent pas à apparaître. Ce sont les femmes qui, en premier, « montent au front » : elles sont très nombreuses, dès 1940 et dans la France entière, à manifester dans la rue à cause de la pénurie alimentaire. Elles n’hésitent pas à se rendre devant les mairies et les préfectures pour afficher ouvertement leur mécontentement et demander le déblocage des stocks de denrées. Au début, elles ont souvent gain de cause. Mais dès l’hiver 1941-1942, Vichy prend des mesures punitives : les arrestations et les internements se multiplient. Ces moyens mis en œuvre pour étouffer ces rassemblements ne sont pas anodins : derrière ces femmes se cache l’un des plus grands ennemis du régime de collaboration, le Parti Communiste. C’est en effet lui, par le biais de ses militantes les plus actives et un presse clandestine, qui organise ce que l’on appelle « les manifestations de ménagères ». Les communistes, dont le but est de donner naissance à un mécontentement populaire général et de grande ampleur contre l’Etat vichyssois, ont effectivement bien ciblé en s’adressant aux femmes : elles représentent un potentiel d’action non négligeable puisque, comme nous l’avons vu, elles sont les premières concernées par le manque. Ces cortèges de femmes défilant dans la rue ne dénoncent donc pas seulement les difficultés du quotidien, elles remettent fortement en question la collaboration avec l’Allemagne nazie.

L’implication des femmes dans les manifestations de ménagères (qui est déjà un acte fort d’opposition en soi) va, pour certaines d’entre elles, représenter un véritable tremplin pour intégrer la Résistance. Il ne sera pas le seul, tant la Résistance féminine est diversifiée.

 

Les femmes dans la Résistance

 

Les femmes entrent tôt en Résistance, surtout dans le Nord, premier territoire touché par l’invasion allemande. Elles y sont même, au départ, majoritaires (en 1940, 23% des femmes du Nord-Pas-de-Calais sont résistantes, contre 13% des hommes). Cette région est en effet rattachée au commandement de Bruxelles et ce dernier est géré par un responsable possédant les pleins pouvoirs sur sa juridiction, Vichy n’intervenant pas dans cette partie du pays. La violence et la lourde présence de l’occupant incitent donc à un engagement très précoce.

La répression y est, par conséquent, aussi très dure. Le 17 septembre 1940, Blanche Paugan est condamnée à mort pour avoir coupé les lignes téléphoniques allemandes. Même si la sentence n’est pas exécutée, elle montre la volonté de rigueur des Allemands.

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Avis de peine mort sur la personne de Blanche Paugan

 

Les motivations incitant les femmes à intégrer la Résistance sont les mêmes que celles des hommes : refus de l’Occupation ; refus de l’armistice et donc de la défaite ; refus des mesures antisémites, restrictives et répressives. On agit aussi pour rendre service à un proche, une personne que l’on aime, un voisin, un collègue… Cependant, contrairement aux hommes, les femmes entrent rarement en Résistance par conviction politique (n’oublions pas qu’elles en sont exclues, puisqu’elles ne sont encore ni éligibles, ni électrices). Même au sein du Parti Communiste, pourtant vértitable vivier de Résistantes, elles restent au final assez peu nombreuses. Il est important par ailleurs de rappeler ici que la Résistance est un mouvement évidemment illégal, donc clandestin, induisant de nombreux risques. Les femmes y sont tout autant confrontées que les hommes. Les motivations doivent donc être profondes, l’engagement ne jamais se faire à la légère.

Comment intègrent-elles les différents réseaux ? La plupart des femmes s’enrôlent par l’intermédiaire de connaissances diverses, qu’elles soient issues de leur cercle familial, amical, associatif ou professionnel. Il est nécessaire de souligner dès à présent que l’engagement féminin au sein de la Résistance est avant tout une affaire de « quotidien ».

En effet, comme nous l’avons évoqué, la Résistance est secrète. Elle doit se cacher, rester discrète. Et quel endroit est le plus opportun pour protéger et assurer cette clandestinité ? Le foyer. Le domicile familial, sphère privée, est effectivement un des points névralgiques de l’organisation. Or, la femme est le centre de ce monde domestique. Elle se retrouve par conséquent impliquée, voire en est parfois l’initiatrice, dans de nombreux actes d’opposition à l’ennemi. Elle héberge (donc nourrit, habille et cache) et peut faire passer des clandestins en zone libre, que ces derniers soient Résistants, Juifs ou encore des aviateurs alliés ; elle cache des documents au sein de sa maison ; elle ravitaille les maquis alentours… Cette facette de la Résistance féminine est prépondérante en milieu rural, où les types d’actions cités sont facilités, la présence allemande étant moins pesante que dans les villes et la campagne offrant de nombreux lieux abrités et plus de nourriture.

Tous ces gestes résistants se font sous couvert d’une vie quotidienne banale. On fait passer tel enfant juif pour un neveu ou une nièce ; on cache tel document sous les couvertures du landau du bébé ; on profite d’un déplacement à pied ou en vélo pour aller porter un courrier important ou des vivres à un réseau caché dans les bois… Les femmes suscitent beaucoup moins la méfiance des Allemands que les hommes. Elles sont donc des maillons essentiels de la Résistance dite « de tous les jours ».

C’est justement parce que la suspicion envers les femmes est très limitée que les sphères d’action féminines se multiplient et se diversifient. En plus de cacher, de ravitailler et d’héberger, elles peuvent aussi distribuer et participer à la rédaction de tracts et de journaux clandestins, fabriquer de faux-papiers… On trouve de nombreuses femmes, travaillant dans l’administration, qui utilisent leur fonction de secrétaire pour créer des documents factices (état civil, papiers d’identité etc.) ou fournir des tickets de rationnements injustifiés. Le domaine des communications n’est pas en reste non plus : pendant toute l’Occupation, pas moins de 224 postières, téléphonistes et télégraphistes anonymes ont intercepté des messages allemands ainsi que des lettres de dénonciations de Juifs et de Résistants, sauvant ainsi des vies. Cette résistance du quotidien, anonyme et floue, difficilement quantifiable, est déterminante pour la Résistante dite, elle, « organisée et officielle », c’est-à-dire armée. Elle lui permet, au jour le jour, de survivre et de se concentrer sur ses projets de grande ampleur.

D’autres femmes, par ailleurs, se retrouvent agents secrets, dans les réseaux de renseignements ou dans l’organisation de filières d’évasion, dont elles sont parfois à la tête. C’est le cas de Marie-Louise Dissard du réseau Françoise, situé à Toulouse. Au départ, l’action de cette résistante de la première heure se borne à cacher et transmettre des documents importants, comme de nombreuses femmes le font déjà. Puis, en 1942, elle intègre le réseau d’évasion Pat O’Leary, spécialisé dans le sauvetage des aviateurs anglais et américains tombés sur le sol français, pour lequel elle commande la région toulousaine. Sa mission est de les héberger et les aider à rejoindre l’Angleterre. En 1943, suite à l’arrestation d’Albert Guérisse, chef de la filière tous secteurs géographiques confondus, Marie-Louise Dissard le remplace. Elle renomme le réseau, qui devient le réseau Françoise, et ne sauvera pas moins, au total, de 700 aviateurs alliés.

On le voit, certaines femmes parviennent à atteindre de hautes fonctions. Dans le domaine précis de l’opposition armée, elles sont très peu nombreuses. En effet, depuis toujours, la guerre est une affaire d’hommes. Même si la Résistance offre un domaine d’action inédit aux femmes, il n’en demeure pas moins que certaines portes leur restent fermées, ou durement accessibles. Les années 40 restent ancrées, malgré le contexte, dans un schéma culturel et social traditionnel : l’homme est le chef de famille travaillant à l’extérieur ; la femme, dépendante de ce dernier, reste au foyer et sans droit de vote.

On trouve pourtant quelques figures féminines à la tête de mouvements armés ou qui leur sont liés. Ainsi Claude Gérard, responsable des maquis dans sept départements du Sud-Ouest de la France, ou encore Marie-Madeleine Fourcade, à la tête du réseau Alliance. En 1941, cette dernière succède à Georges Loustaunau-Lacau, qui vient d’être arrêté. Dépendant de l’Intelligence Service britannique, Alliance est avant tout un réseau de renseignements déterminant pour l’organisation armée basée à Londres. Il compte aussi plus de 25% de femmes sur les 3000 membres qui le composent.  

En dehors des actions de grandes figures féminines telles que Bertie Albrecht  ou Danielle Casanova, respectivement co-fondatrice du mouvement Combat et militante communiste à l’origine de la création de divers comités féminins de résistance et soutenant la lutte armée, on trouve d’autres formes, plus rares et restreintes, de lutte contre l’occupant. Le cas de Rose Valland est, à ce propos, édifiant.

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Rose Valland

 

D’origine très modeste (son père est charron et sa mère est femme au foyer), Rose Valland doit à son intelligence et à son goût des arts une ascension professionnelle fulgurante. En 1940, elle est attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, à Paris. Elle est alors témoin des spoliations des Allemands vis-à-vis des œuvres d’art des musées et des collections privées, notamment celles issues de grandes familles juives déportées ou ayant fui. Le musée du jeu de Paume étant le lieu de centralisation avant l’expédition en Allemagne, Rose Valland se donne alors pour mission de répertorier, en les notant sur des calepins, toutes les œuvres confisquées ainsi que leur destination exacte. Elle donne aussi des renseignements précieux, obtenus en écoutant les conversations des officiels allemands, aux Alliés pour éviter que ces derniers bombardent les lieux où sont cachées les œuvres. À la fin de la guerre, elle partira en Allemagne afin d’assurer le retour de ces dernières. Pour sauver ces nombreuses œuvres d’art, Rose Valland a fourni un travail long et minutieux. Elle a agi seule, discrètement.

On le voit, la Résistance des femmes, qu’elle que soit sa forme d’engagement, est bien réelle. Tout comme les hommes, elles prennent des risques, s’impliquent, défendent leur patrie.

Mais quelles sont les répercussions pour elles d’un tel engagement ?

 

Les conséquences de l’engagement résistant

 

Une chose est certaine : les femmes ont payé un lourd tribut pour leur volonté de lutte contre l’Occupation. Beaucoup d’entre elles y ont laissé leur vie : Bertie Albrecht est pendue le 31 mai 1943 ; Danielle Casanova meurt à Auschwitz le 9 mai de la même année. Et que dire de toutes ces anonymes, décédées en prison, fusillées, torturées ou mortes en déportation ? L’exemple, parmi de très nombreux autres, des employées des P.T.T. dont nous avons précédemment parlé est sur ce point révélateur : sur les 224 femmes ayant, d’une façon ou d’une autre, joué un rôle résistant, 98 furent déportées. 24 ne sont pas revenues, dont 6 juives qui furent gazées dès leur arrivée à Auschwitz.

 

Nombreuses sont aussi celles déportées à Ravensbrück, un camp de concentration exclusivement réservé aux femmes. Parmi les plus célèbres, on peut citer Germaine Tillion, Marie-José Chombart de Lauwe, Geneviève de Gaulle… Mais, encore une fois, il ne faut pas occulter toutes ces anonymes, très nombreuses, ces résistantes de l’ombre, du « quotidien ».

Une autre question peut par ailleurs être posée : le rôle des femmes dans la Résistance a-t-il changé un tant soit peu leur place dans la société à la Libération ?

Au premier abord, on pourrait répondre favorablement à cette interrogation. En effet, le droit de vote leur est accordé en 1944. Par ailleurs, quelques femmes entrent dans la vie politique, féminisant ainsi les assemblées, comme le Parlement, et répondant aux besoins de mandats locaux. La grande majorité d’entre elles sont issues de la Résistance.

Il est néanmoins important de tempérer ces nouveaux acquis. En effet, le droit de vote n’est pas une conséquence directe et spontanée de leur engagement, puisque la question sur leur statut à ce niveau était déjà posée avant (et même pendant) la guerre. Il est par contre évident que leur implication dans la Résistance y a joué un rôle déterminant, voire même a précipité la décision finale.

Pour ce qui est de leur éligibilité et leur présence au sein des organisations politiques, l’engouement d’après-guerre s’éteint rapidement. En 1946, les sénatrices élues sont 22. En 1948, elles ne sont plus que 13, pour descendre au nombre de 9 en 1952. Par ailleurs, les domaines qui leur sont réservés restent très « féminins » : la santé, la famille, l’enfance, le logement.

Autre fait notable : sur les 1036 Compagnons de la Libération ayant obtenu la Croix de la Libération, on ne compte que 6 femmes... On y retrouve Bertie Albrecht, mais aussi Laure Diebold (secrétaire de Jean Moulin et agent de liaison), Marie Hackin (qui organise le Corps féminin de la France Libre), Marcelle Henry (membre du réseau d'évasion VIC), Simone Michelle-Lévy (une des résistantes des P.T.T.) et Emilienne Moreau-Evrard (agent du réseau Brutus). La plupart d'entre elles ont obtenu la Croix de la Libération à titre posthume.  

Comment expliquer cette sous-représentation des femmes, dans la société en général, et dans la politique en particulier ?

Il est absolument nécessaire de le souligner : le problème vient avant tout des femmes elles-mêmes. L’immense majorité d’entre elles considèrent que la Résistance n’a été qu’une parenthèse, qu’elles ont fait leur devoir et qu’il est temps pour elles de retourner dans leur foyer. D’ailleurs, tout le monde souhaite ce retour « à la normale » et faire de la guerre un mauvais souvenir. Les femmes ne remettent donc pas en question leur place dans une société où, il faut bien le dire, le partage des rôles dans la vie quotidienne est encore bien loin d’être égalitaire.

En effet, le monde dans lequel elles évoluent ne les aide pas non plus à s’émanciper. L’image de la mère de famille est encore écrasante. Cette norme va s’accentuer dans les années 50, avec le baby-boom : on fait beaucoup d’enfants, les femmes doivent donc demeurer plus que jamais au sein de leur maison. Il faudra attendre les années 70 pour que le tournant majeur des rapports sociaux de sexe ait lieu.

 

Avant de clôturer cet article, je voudrais préciser que son objectif n’a pas été de sous-estimer le rôle des hommes dans la Résistance, tout aussi essentiel, mais de mettre en évidence celui des femmes, trop longtemps occulté, alors qu’elles ont pris les mêmes risques et y ont beaucoup laissé d’elles-mêmes. Certes, elles étaient moins nombreuses que les hommes, mais leur histoire mérite d’être (re)connue. L’histoire de la Résistance serait incomplète et malhonnête si les femmes en restaient exclues.

Par ailleurs, cet article est loin d’être exhaustif tant le champ de la Résistance des femmes est large (et dépasse largement les frontières françaises), personnel (il n’y qu’à voir les différents témoignages et expériences de celles et ceux qui l’ont vécue) et encore relativement inexploré. Les historiens tentent, peu à peu, de combler ce vide.

 

Sources :  

- Colloque du Sénat  du 27 mai 2014 : Femmes Résistantes (revoir l'intégralité ici)

- BERTIN Célia, Femmes sous l'Occupation, Stock, 1994.

- COLLINS WEITZ Margaret, Combattantes de l'ombre, Histoire des Femmes dans la Résistance, Albin Michel, 1997.

- THIBAULT Laurence (dir.), Les Femmes et la Résistance, La Documentation française/AERI 2006, collection "Cahiers de la Résistance".

- Articles de la revue CLIO, "Résistances et Libérations en France", en ligne ici

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Published by Céline
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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 14:08

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Deuxième château le plus visité de France après Versailles, Chenonceau est une merveille de la Renaissance. Outre son architecture unique (il enjambe le Cher), le cadre vaste et verdoyant dans lequel il est situé invite au calme, à la méditation et aux promenades. Pourtant, il connut tout au long de son existence les soubresauts de l’Histoire : guerres de religion, Révolution Française, hôpital pour blessés de guerre en 14-18, occupation allemande pendant la seconde guerre mondiale… Il fut aussi l’objet constant de constructions, rénovations, aménagements et autres améliorations. À leur tête : des femmes. Qu’elles en furent ou non les propriétaires directes, ce sont elles, toujours, qui eurent pour lui les projets les plus fous, ou au contraire les plus modestes. De personnalités différentes, parfois même diamétralement opposées, ces femmes ont néanmoins un point commun, et non des moindres : leur amour  inconditionnel pour Chenonceau…

 

 

La transformation du château médiéval : Catherine Briçonnet.

 

Le château primitif de Chenonceau, une forteresse médiévale, date du 13è siècle. Bâti par la famille Marques dans le but de gérer les flux commerciaux du Cher, il demeure entre les mains de ces derniers jusqu’au 15è siècle. C’est en effet dès 1496 qu’il fait son entrée dans ce que l’on pourrait qualifier de « lignée féminine » : à partir de ce moment, et ce jusqu’au 20è siècle, ce sont uniquement des femmes qui entretiennent et embellissent le château.

 

La première figure de cette « lignée » se nomme Catherine Briçonnet. On ne sait que très peu de choses d’elle. Fille de Guillaume Briçonnet, qui fut au service du roi de France au sein de la haute administration des finances puis cardinal ainsi qu’évêque de Meaux et de Nîmes, elle épouse Thomas Bohier, surintendant des Finances de Louis XII en Italie. Tout juste anobli, passionné d’architecture et d’art italiens, Thomas ressent le besoin de posséder un château en France. Il jette alors son dévolu sur la forteresse médiévale des Marques. Il fait là un choix judicieux : les propriétaires sont en effet très endettés, et se voient dans l’obligation de céder leur propriété aux Bohier en juin 1496, pour 7374 livres 10 sols tournois.

 

C’est sans compter sur une femme, une autre Catherine : Catherine Marques, qui refuse de voir le patrimoine familial s’envoler. Elle fait appel au droit de retrait lignager : tout parent d’un vendeur, jusqu’au dixième degré, peut revendiquer l’héritage du bien au prix conclu. Ayant donc la primauté sur la propriété du château, elle s’y installe. Pour un temps limité. En 1513, la puissance et la fortune des Bohier se sont élargies et Catherine Marques, acculée, est contrainte de vendre définitivement. Le montant de la transaction est deux fois plus élevé que la première fois : 15 641 livres.

 

La première volonté des Bohier est extrême : ils désirent raser totalement la forteresse. Finalement, ils épargnent le donjon, que l’on peut encore admirer aujourd’hui. Pour construire le nouveau château de Chenonceau, ils font appel aux meilleurs architectes du temps, venus d’Amboise et de Tours. Mais Thomas est vite rappelé à ses devoirs auprès du roi : François Ier le demande pour gérer les finances du duché de Milan qu’il vient tout juste d’acquérir après sa victoire de Marignan. C’est donc Catherine Briçonnet, épouse Bohier, qui se retrouve à la tête des colossaux travaux de construction.

 

Femme de goût, vive et intelligente, elle mène ce projet avec brio, au point de veiller elle-même au chantier. Elle s’installe dans la vieille tour médiévale, qu’elle a fait aménager et rénover. Issue d’une grande famille bourgeoise de mécènes passionnés, elle a une idée précise de ce qu’elle désire : un château intime. Pour cela, elle organise l’espace d’une façon tout à fait novatrice : à chaque étage, un long et large couloir distribuera quatre pièces (deux de chaque côté, communiquant entre elles) ; chaque chambre sera agrémentée d’une tourelle servant de garde-robe, de cabinet de repos ou de pièce d’étude ; de très grandes fenêtres, ayant toutes vue sur le Cher, permettront à la lumière d’entrer facilement, faisant du château une demeure claire et rayonnante ; les cuisines seront spacieuses et modernes.

 

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La vieille tour médiévale

 

Les travaux durent neuf ans, de 1513 à 1521, années au cours desquelles Catherine met parallèlement plusieurs enfants au monde. Mais en 1524, Thomas Bohier, alors lieutenant-général du roi en Italie, meurt. Le 5 novembre 1526, c’est au tour de Catherine de trépasser, dans son hôtel de Tours.

 

Femme de caractère, Catherine Briçonnet-Bohier, très méconnue tant le château de Chenonceau colle à la peau de deux autres femmes, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, mérite une place de premier ordre dans l’histoire du joyau de la Renaissance : ses idées pionnières, son ouverture d’esprit et son goût pour les arts ont fait de la vieille forteresse médiévale une véritable merveille architecturale, célèbre aujourd’hui dans le monde entier.

 

 

Chenonceau, cadeau d’un amour royal : Diane de Poitiers, favorite de Henri II

 

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Ses parents décédés, Antoine Bohier hérite de Chenonceau. Ce dernier ne reste cependant pas longtemps dans le patrimoine familial. Une triste affaire de malversations, à laquelle le grand-oncle d’Antoine, Jacques de Beaune de Semblançay, en tant que surintendant et gouverneur des Finances, n’est pas étranger, va déclencher la mainmise royale sur le domaine.

 

En effet, accusé d’escroquerie, Jacques de Beaune est condamné à la pendaison. Son petit-neveu, général des Finances et gouverneur de Touraine, n’est pas impliqué mais subit de grosses conséquences : redevable d’une colossale somme au Trésor pour pallier aux agissements de son grand-oncle, il propose alors au roi la cession de Chenonceau. François Ier accepte. Le château entre dans le giron royal le 20 mai 1535.

 

Ce n’est pourtant pas le roi qui va donner toute sa beauté et sa grandeur à la fastueuse demeure. Encore une fois, c’est une femme qui va en être à l’origine. Cette femme, c’est la fameuse, la belle et l’irremplaçable Diane de Poitiers, maîtresse favorite de Henri II, fils de François Ier.

 

L’histoire de Diane de Poitiers est unique. Pendant vingt ans, celle que l’on nomme « la plus que reine » garde un ascendant sans précédent (et il n’y a d’ailleurs pas d’autre exemple comparable ensuite dans l’Histoire de France, sauf peut-être celui de la marquise de Pompadour…) sur le roi. Fou amoureux, ce dernier, pourtant de vingt ans son cadet, cède à toutes les demandes de celle qu’il considère non seulement comme son amante mais aussi comme sa conseillère, sa confidente, sa complice.

 

Henri et Diane de Poitiers se rencontrent pour la première fois en mars 1526. À ce moment-là, Henri est âgé de 7 ans, Diane 27 ans. Le contexte politique est agité : François Ier vient d’être capturé à Pavie par Charles Quint. Pour assurer sa liberté, ses deux fils doivent être confiés à l’empereur d’Espagne en tant qu’otages. La légende raconte qu’avant ce départ forcé, Diane de Poitiers aurait réconforté le petit Henri, apeuré, et que ce dernier n’aurait jamais oublié ce geste protecteur durant sa captivité, qui dura quatre ans.

 

Mais qui est Diane de Poitiers ? Née le 9 janvier 1500, ses parents, Jean de Poitiers et Jeanne de Batarnay, issus de la noblesse provençale (et non poitevine, malgré leur nom), sont des proches de la royauté. Orpheline de mère à l’âge de six ans, Diane est confiée à Anne de Beaujeu, sœur de Charles VIII. C’est cette dernière qui suggère son mariage avec Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie. Âgée de quinze ans seulement, Diane épouse donc en 1515 ce vieil homme, de quarante-et-un an son aîné et dont le physique disgracieux contraste fortement avec la beauté de sa jeune femme… Malgré ces différences, le couple s’entend bien et se respecte. Diane, qui pourrait pourtant user de son pouvoir de séduction, est une compagne fidèle, soucieuse de son image de femme digne, ayant le sens du devoir. L’union est même féconde : deux enfants naissent de ce duo atypique. La rumeur selon laquelle Diane aurait été la maîtresse de François Ier est donc purement fictive. En fait, Diane est consciente des bénéfices que lui offre le prestige de son mari à la Cour. D’abord dame d’honneur de le reine Claude, elle est ensuite celle de la mère du roi, Louise de Savoie. Son unique but est de montrer l’image d’une femme respectable, image qui ne pourra, selon elle, que servir ses intérêts.

 

En 1530, les enfants royaux sont libérés. Revenu à la Cour, Henri, âgé de onze ans, est aussitôt l’objet de projets de la part de son père. Ce dernier, en effet, souhaite son union avec Catherine de Médicis. Le but est évidemment politique : il désire reconquérir l’Italie avec l’appui du pape Clément VII, Jules de Médicis. Pour Diane, ce mariage serait le bienvenu : Catherine est sa cousine, et elle voit là l’opportunité d’intégrer la famille royale.

 

Ce dessein n’est cependant pas accepté par tout le monde à la Cour, y compris par Henri. En effet, Catherine n’est pas de sang royal, ce qui choque une grande partie de l’aristocratie. François Ier, quant à lui, n’y voit rien d’offusquant : Henri n’étant pas l’aîné, il n’est pas censé hériter de la couronne de France. Il peut donc se marier avec une jeune femme socialement inférieure. Reste à convaincre son jeune fils… Le roi en charge alors Diane de Poitiers, en qui il a toute confiance. Cela devra passer par une bonne éducation, d’autant plus que le garçon en a grand besoin : après quatre ans passés en qualité d’otage, il est nécessaire de le « civiliser ».

 

Commence dès lors l’une des plus grandes histoires d’amour de l’histoire de la royauté. Chaste, au départ, bien entendu. Henri, de nature timide et rêveuse, et devant l’attention et la beauté de sa préceptrice, s’attache de plus en plus à elle. Lors de tournois, c’est devant elle qu’il incline sa lance et sa bannière. Autant dire qu’il n’a d’yeux que pour son éducatrice, et cet amour, pour le moment unilatéral, s’amplifie avec le temps.

 

L’année 1531 marque un tournant. Louis de Brézé, très malade, succombe. Diane revêt son habit de deuil (qu’elle ne quittera plus) et se retire quelques temps dans son château d’Anet, avant de revenir à la Cour, suite au décès de Louise de Savoie. Parallèlement, le mariage entre Henri et Catherine de Médicis devient un projet concret. En 1533, cette dernière arrive en France. C’est à Marseille qu’Henri et elle se rencontrent et que le mariage a lieu, le 28 octobre. Henri, réticent devant le physique ingrat de son épouse, ne lui fait pas au départ très bon accueil. Sous l’insistance de Diane, et pour lui plaire, il consent à faire des efforts, qui paraissent si naturels que Catherine, sous le charme, tombe amoureuse du jeune homme.

 

L’Italienne n’est cependant pas naïve. Elle sait que ses origines bourgeoises sont très mal considérées à la Cour, et elle s’empresse de faire bonne impression et de se montrer digne de la chance qui lui est offerte. Sa nature joyeuse et positive charme François Ier, moins Henri, qui ne pense qu’à Diane. Catherine n’est pas dupe et souffre de la situation, en silence.

 

Le 10 août 1536, le destin bouscule ce qui paraissait jusque là évident : le dauphin meurt. Henri sera donc roi, Catherine reine. Et Diane ? Elle voit là l’occasion unique d’occuper une place inestimable auprès du futur souverain, qu’elle sait amoureux d’elle. On pense généralement qu’elle devient sa maîtresse en 1538. La date n’est pas certaine, tant les deux amants restent discrets. D’ailleurs, jamais ils ne montreront en public la moindre impudence. Néanmoins pour Diane, qui n’a connu charnellement que son vieux mari, sa liaison avec Henri est très certainement une renaissance, d’autant plus que le jeune homme est loin de manquer de charme.

 

Catherine de Médicis endure difficilement l’ascendant de Diane sur son mari mais ne dit rien. En effet, après cinq ans de mariage, aucun enfant n’a encore vu le jour et la menace de la répudiation pèse sur elle. C’est sans compter sur l’affection que François Ier lui porte : il préfère attendre. Catherine, quant à elle, ne reste pas inactive : elle multiplie les traitements tels que les infusions de pattes de belette, urine de mûle… Ce régime peut nous paraître aujourd’hui totalement décalé et risible, mais à cette époque, on pensait réellement au pouvoir de tels breuvages ! Diane, de son côté, encourage Henri à coucher chaque soir auprès de son épouse. Les médecins proposent des changements de positions sexuelles… Laquelle de ces solutions fut la bonne ? On ne peut le dire, mais toujours est-il que le 16 janvier 1544, enfin, Catherine de Médicis met au monde un garçon, François, le premier d’une très longue lignée. En effet, en onze ans, le couple royal n’aura pas moins de… dix enfants !

 

Diane joue un rôle primordial dans le rapprochement d’Henri et Catherine. Elle incite son amant à honorer régulièrement son épouse. Elle s’occupe aussi de l’éducation de leur progéniture : c’est elle qui choisit précepteurs et nourrices. Constamment consultée, elle jouit d’un pouvoir et d’une ascendance auxquels elle trouve un intérêt inestimable.

 

Le 30 mars 1547, François Ier meurt, Henri devient roi. Diane se retrouve propulsée favorite royale… et compte bien le rester. Pour cela, elle influence Henri sur diverses questions politiques : elle fait, entre autres, intégrer les Guise, ennemis du principal conseiller du roi, Montmorency, au Conseil. Elle profite aussi du renvoi de sa rivale de toujours, la duchesse d’Etampes, maîtresse de François Ier, pour bénéficier de ses biens. Henri II la comble toujours plus, surtout financièrement : Diane est bientôt à la tête de domaines, issus la plupart du temps d’expropriations. Femme d’affaires implacable, cupide, sa fortune devient très vite considérable.

 

Chenonceau va bientôt faire partie de ce patrimoine. Diane rêve de posséder la propriété, Catherine aussi… Henri II fait rapidement son choix : il souhaite offrir le château à sa maîtresse. Mais les choses ne sont pas aussi simples. En effet, Chenonceau ne peut être cédé puisqu’il appartient à la royauté et est donc inaliénable. Qu’importe, Henri contourne le principe : par un édit de 1539, il en fait un bien privé et le donne à Diane sous le prétexte des bons et loyaux services rendus par son époux, Louis de Brézé, à la couronne.

 

Diane, dont la passion et l’intérêt pour Chenonceau sont évidents, a néanmoins peur des contestations et la joue fine : elle s’aperçoit en effet qu’en 1535, le domaine a été acheté trop cher à la famille Bohier. La transaction est donc annulée et le fils de Catherine Briçonnet se voit contraint de récupérer sa propriété et de rembourser les 90 000 livres de trop-perçu. Or, Diane est bien consciente qu’il ne peut restituer une telle somme. Le château est donc remis en vente et la favorite peut enfin, pense t-elle, se porter acquéreur. Elle l’achète, mais Antoine Bohier fait de la résistance : il conteste la baisse de l’estimation. Chenonceau est alors mis en adjudication. Le procès dure 8 ans. C’est seulement le 8 juin 1555, en trois criées, que Diane acquiert le domaine, définitivement cette fois, pour 50 000 livres.

 

Ces longues années de procédure ne l’ont toutefois pas empêchée d’habiter le château (elle occupe le rez-de-chaussée), de le rénover (il est alors dans un état de délabrement avancé) et de jouir des revenus de ses vignes, fermages, moulins et prés. Diane participe activement à la gestion de Chenonceau, au point de vérifier elle-même les comptes du régisseur. Dès 1551, elle s’attèle aux jardins : elle fait planter fleurs et arbres en contrebas de la bâtisse et fait encadrer ce parterre de terrasses. Son choix se porte sur les arbres fruitiers, environ deux-cent pruniers et cerisiers, mais aussi aubépines, noisetiers, rosiers, groseilliers puis, un peu plus tard, des plants rares tels que pêchers, abricotiers, melons, concombres et artichauts, offerts par l’archevêque de Tours. En 1554, ce sont cent cinquante mûriers qui sont implantés dans le but de développer la culture de la soie. Diane, dont l’esprit est pragmatique, a toujours l’objectif de joindre l’utile (et surtout l’aspect financier) à l’agréable…

 

Son désir est aussi de donner de fastueuses fêtes à Chenonceau. Pour cela, elle charge son architecte, Philibert de l’Orme, de construire une salle de bal plutôt particulière : le but est de bâtir tout d’abord un pont de soixante mètres de long et six mètres de large sur le Cher, en prolongement de la bâtisse principale, puis d’y édifier une pièce aux mêmes dimensions avec un balcon au bout, pour « prendre l’air ». Le pont voit le jour, mais les travaux s’arrêteront là : en 1559, c’est la chute de « la plus que reine ».

 

En effet, Henri II meurt subitement le 10 juillet suite à un tournoi au cours duquel son œil gauche a été transpercé par la lance de son concurrent. Catherine de Médicis a trop longtemps retenu sa haine pour sa cousine et la chasse littéralement de la Cour. Elle fait néanmoins preuve de clémence en lui laissant la totalité de ses immenses biens, excepté… Chenonceau. Elle propose en effet à Diane de l’échanger contre le château de Chaumont.  Cette dernière accepte immédiatement, tout d’abord trop heureuse de l’indulgence de la reine-mère, mais aussi par avidité : Chaumont et ses terres valent le double !

 

Diane de Poitiers meurt le 26 avril 1566 dans son château d’Anet, où elle s’était retirée.

 

 

Chenonceau, outil politique de Catherine de Médicis

 

Catherine de Medicis veuve

Chenonceau : pour Catherine, posséder ce bien, c’est prendre sa revanche sur celle qui a causé son malheur conjugal. Symbole de la passion de Henri pour Diane, il est désormais sien et n’abritera dorénavant plus d’amours illégitimes.

 

C’est en effet avec Catherine de Médicis que Chenonceau devient réellement un lieu de pouvoir. Avec la mort de son époux, la reine se retrouve au cœur de la politique : son fils François II, à qui le rôle de roi pèse énormément, charge sa mère de mener les affaires du royaume à sa place. La reine-mère se rend donc au Louvre, alors centre de la royauté, et prend son nouveau  rôle à bras-le-corps

 

On pense généralement que Catherine de Médicis était une femme avide de pouvoir, impitoyable, usant de violences et de manigances pour exercer sa fonction de régente dans un seul intérêt : le sien. Les historiens s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il n’en était rien. C’est au contraire l’amour maternel, et non le désir de toute-puissance, qui motivait la reine-mère dans ses actions politiques. Car s’il y a une chose qui définit bien Catherine de Médicis, c’est l’adoration inconditionnelle qu’elle porte à ses enfants, et en  particulier à ses fils, destinés à régner.

 

Mère attentionnée, parfois jusqu’à l’étouffement, son objectif unique est d’offrir à ses enfants un royaume uni et en paix. La tâche est ardue. Le Trésor est vide et le protestantisme prend de plus en plus d’ampleur. La royauté doit sans cesse faire face à des luttes de factions, au sein-même de la Cour. Catherine garde toujours un œil averti sur les Guise, fervents catholiques qu’elle caresse dans le sens du poil, et sur les Bourbons, à tendance huguenote, dont les conspirations permanentes l’inquiètent.

 

C’est justement un de ces complots, fomenté par Louis de Condé, qui est déjoué en mars 1560. Désirant mettre Antoine de Bourbon, roi de Navarre, sur le trône de France, les conjurés prévoient d’éliminer les Guise et d’enlever François II. La tentative échoue, et Catherine se montre intransigeante : elle envoie à l’échafaud cinquante-sept chefs rebelles sur la place d’Amboise. Le triste et éprouvant spectacle des exécutions, auquel toute la Cour est obligée d’assister, dure une journée entière. La reine-mère ne montre aucun sentiment et reste dure : la légende de la Reine Noire est née. Pourtant, Catherine ne verse pas le sang de gaieté de cœur. Par cette radicalité, ce qu’elle souhaite avant tout, c’est protéger le pouvoir royal, et donc sa famille. Pour cela, elle doit faire preuve de fermeté et ne présenter aucune faiblesse.

 

Le lendemain de ce terrible événement, Catherine de Médicis quitte Amboise pour Chenonceau, où elle doit organiser une fête en l’honneur de François II et son épouse Marie Stuart, fête où toute la Cour doit être présente. La scénographie est grandiose : présence des poètes Ronsard, Dorat et Jodelle ; parc entièrement décoré d’obélisques, de fontaines, de statues, de colonnes… Trois arcs de triomphe sur lesquels sont écrits des poèmes et maximes d’auteurs romains et grecs anciens ainsi que les armes du roi, des reines et des princes royaux, sont installés devant le château. Le vin, issu des vignes de la propriété et symbole de prospérité et de joie, est abondant... On voit là le rôle politique de Chenonceau : sous couvert de somptueuses festivités, Catherine de Médicis désire faire passer le message d’un pouvoir royal fort ainsi que son souhait de parvenir à la paix au sein du royaume.

 

La tâche va s’avérer difficile et les difficultés ne faire que s’amonceler. En premier lieu, le 15 décembre 1560, François II meurt dans les bras de sa mère, à l’âge de seize ans seulement. Le nouveau roi, Charles IX, n’a que dix ans et demi : Catherine de Médicis devient officiellement régente. Mais elle craint les Bourbons et leurs manigances, d’autant plus qu’Antoine de Bourbon est théoriquement en droit de réclamer la régence aux Etats Généraux. Elle choisit donc l’anticipation : elle offre à son ennemi la lieutenance générale du royaume et libère son frère, emprisonné pour un énième complot contre la couronne. Elle ménage aussi Condé en ordonnant à Chenonceau, une fois encore, des fêtes dans les jardins qu’elle vient d’aménager et, connaissant sa faiblesse en la matière, en lui offrant des maîtresses sur un plateau. Le 13 avril 1563 est notamment organisé l’accueil du cortège royal avec une mise en scène destinée à combler les gentilshommes que Catherine désire neutraliser : quatre-vingt jeunes femmes de bonne famille, vêtues en nymphes (autant dire très légèrement…), ont pour charge de s’« occuper » de ces messieurs…

 

Chenonceau devient donc le lieu de toutes les festivités. Le cadre est effectivement idyllique et se prête aux réjouissances extérieures. Sur les bords du Cher ont été plantés chênes, pins, ifs, buis, lauriers entre lesquels coulent des petits ruisseaux et sont disposées des fontaines. La grotte de Diane, dite Fontaine du Rocher, est agrémentée de terrasses, de jets d’eau, de vasques et d’animaux en terre cuite tels que grenouilles, tortues, écrevisses… On chasse, on profite de la musique, on assiste à de splendides feux d’artifice…

 

Le château reste cependant trop petit et peu confortable pour accueillir toute la famille royale et sa suite dans de bonnes conditions. Catherine de Médicis décide dont d’entreprendre de grands travaux d’amélioration dans le but d’en faire une véritable résidence. Son plus grand projet est de terminer ce que Diane de Poitiers n’a pu achever : faire du pont une grande galerie couverte. En 1577, c’est chose faite : le lieu est désormais clos ; dix-huit hautes fenêtres garnies de vitraux font entrer intensément la lumière ; deux grandes cheminées magnifiquement sculptées, situées à chaque extrémité, offrent des coins de chaleur. La reine-mère fait aussi décorer les appartements déjà existants en faisant peindre les plafonds, recouvrir les murs de tapisseries et agrémenter les fenêtres de vitraux. Elle fait par ailleurs ajouter des meubles et des objets décoratifs tels que miroirs, verreries de Venise, porcelaines, statuettes… Dans la petite librairie, elle installe de précieux ouvrages. Mais, dès 1787, les travaux s’arrêtent : en effet, les revenus de la propriété royale sont insuffisants pour couvrir la totalité des colossaux projets de Catherine. De plus, la reine-mère commence à montrer des signes de fatigue. Usée par les incessantes et menaçantes intrigues politiques de la Cour, intrigues auxquelles sont d’ailleurs souvent mêlés ses enfants qui ne la ménagent aucunement, sa santé décline peu à peu et elle meurt à Blois le 5 janvier 1589 d’une pleurésie.

 

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La grande galerie

 

Nous ne pouvons terminer ce chapitre sur Catherine de Médicis sans revenir et insister une nouvelle fois sur son rôle essentiel dans le maintien de la paix au sein du royaume de France. Loin de l’image d’Epinal d’une femme cruelle et avide de pouvoir, on est plutôt tenté d’admettre que son unique désir était de voir un pays religieusement et politiquement uni, où ses fils pourraient régner sans être constamment menacés. Le 8 août 1570, notamment, la reine-mère organise la paix de Saint-Germain, où la liberté de conscience est octroyée aux protestants. Le 18 août 1572 et malgré le scandale que l’événement suscite, elle marie sa fille Marguerite de France, catholique, à Henri de Navarre, protestant.

 

Cette union, au lieu de créer le climat d’apaisement souhaité par Catherine, ne fait qu’accentuer les haines. Le 22 août 1572, l’amiral de Coligny, adepte de la Réforme et proche de Condé, échappe de peu à un assassinat, mais il sera massacré, comme des centaines d’autres protestants, lors de la nuit de la Saint-Barthélemy, deux jours plus tard.

 

Catherine de Médicis peut-elle être mise totalement hors de cause de ces violents événements ? Evidemment non, puisque, malgré une influence déclinante sur ses enfants et notamment sur Charles IX, elle reste au centre du pouvoir. Elle aurait vraisemblablement donné son accord dans le projet du meurtre de Coligny, par peur d’un nouveau complot contre la royauté. Difficile par contre d’affirmer que le massacre de la Saint-Barthélemy est à son initiative. Visiblement, il n’en est rien. Certainement est-elle au courant du dessein initial, à savoir supprimer les chefs protestants uniquement, et sans doute se retrouve t-elle totalement dépassée, voire horrifiée, par l’ampleur d’un massacre qui se généralise dans toute la ville puis dans toute la France, et qu’elle n’a pas souhaité, mais elle n’en est aucunement l’instigatrice. La légende de la Reine Noire, longtemps véhiculée par les historiens eux-mêmes, ne reste donc… qu’une légende.

 

En savoir plus sur Catherine de Médicis : http://www.histoire-des-femmes.com/article-catherine-de-medicis-une-reine-diabolique-64478711.html

 

 

Chenonceau, refuge du chagrin de Louise de Lorraine

 

424px-Clouet_Louise_Lorraine.JPGEn 1589, à la mort de Catherine de Médicis, la France a pour roi un autre de ses fils : Henri III (Charles IX est mort en 1574). Ce souverain, l’enfant préféré de la défunte, suit rapidement sa mère dans la tombe : il meurt le 2 août 1589 suite au coup de poignard que lui a infligé Jacques Clément, un moine partisan de la Ligue. Le roi laisse une veuve éplorée : Louise de Lorraine.

 

Louise de Lorraine est une exception dans ce contexte agité, fait de manigances, de conjurations, de meurtres, de conflits… C’est une jeune femme douce, calme, pieuse, qui ne s’intéresse aucunement aux affaires politiques. Ces qualités la font apprécier de Catherine de Médicis, qui lui lègue le château de Chenonceau.

 

Le destin matrimonial de Louise de Lorraine est aussi assez atypique : c’est sa ressemblance avec l’épouse du prince de Condé, Marie de Clèves, qui va précipiter son union avec Henri III.

 

En effet, alors qu’il n’est pas encore roi de France, Henri d’Anjou tombe très amoureux de la belle Marie, elle aussi pieuse et fidèle à son époux. Lorsqu’il rencontre Louise de Lorraine au cours de son voyage vers la Pologne, il est frappé par ses traits, à ses yeux en tout point communs à ceux de son amour impossible. Il désire donc l’épouser et l’union a lieu le 15 février 1575.

 

Louise de Lorraine tombe très vite sous le charme de son époux. Plutôt bel homme, raffiné, celui-ci se montre plein d’égards envers elle. Cette entente conjugale porte bientôt tous les espoirs : en 1576, la reine tombe enceinte, mais le bonheur est de courte durée. Sa fausse couche la rend définitivement stérile. Malgré ce handicap, Henri III ne pensera jamais à répudier son épouse, à laquelle il est très attaché. Par ailleurs, il a de très nombreuses maîtresses qui le comblent. Cette situation est source de souffrance pour la reine et malgré la discrétion de Henri qui tente de la ménager, elle n’est pas dupe.

 

Lorsqu’elle apprend la nouvelle de l’assassinat de son mari, Louise se trouve à Chenonceau. Elle ne quittera plus le château. Elle se vêt d’une robe de deuil en satin blanc et reste recluse une grande partie de la journée dans sa chambre, située entre la librairie et la chapelle, qu’elle aménage de façon plutôt lugubre : tout y est sombre et noir (murs, plafond, tentures, meubles). Parallèlement, Louise se met à vouer un culte à Henri III par d’incessantes prières pour le repos de son âme.

 

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La chambre de Louise de Lorraine à Chenonceau

 

Il serait néanmoins réducteur de penser que Louise de Lorraine ne se résume qu’à une simple dévote désespérée passant son existence à pleurer son époux défunt. Au contraire, c’est une femme très cultivée qui consacre la majeure partie de son temps à lire, en particulier des ouvrages historiques ainsi que des auteurs grecs et latins. Elle écrit aussi beaucoup et reste entourée par une petite cour fidèle. Simultanément, elle se bat pour que les responsables de l’assassinat de Henri III soient punis. C’est dans ce but qu’en 1593, elle demande à être reçue par Henri IV, qui lui accorde une entrevue. Malgré une certaine affection pour elle, le nouveau roi refuse d’inculper les chefs ligueurs qu’il ne veut pas se mettre à dos : la paix du royaume, que tout comme Catherine de Médicis il recherche à tout prix, serait trop menacée.

 

Louise mène donc une vie calme et austère à Chenonceau. Mais ce dernier n’est pas un simple refuge pour elle : il est aussi une charge. La vie de fêtes que Catherine de Médicis y organisait n’a fait que cumuler les dettes et en tant qu’héritière, Louise de Lorraine se trouve vite acculée de toutes parts par des créanciers avides. Or, il s’avère que la veuve ne peut, par un refus obstiné du Parlement, bénéficier de son douaire. Seuls les revenus de Chenonceau lui assurent donc le minimum vital. Henri IV tente de l’aider en lui octroyant une petite rente qu’il prélève sur ses propres deniers, mais Louise le dépense en bonnes œuvres… Et, le 5 décembre 1597, le Parlement la menace de saisir le château ainsi que toutes les terres attenantes.

 

Le salut ne tarde pas à venir. Encore une fois, c’est une femme qui va en être à la source. Gabrielle d’Estrées, alors favorite de Henri IV, propose à Louise de racheter Chenonceau. En échange, l’épouse de Henri III pourra bénéficier de l’usufruit.

 

Cet altruisme n’est qu’apparent. Ce n’est pas par simple charité que Gabrielle d’Estrées décide de sortir Louise de Lorraine de cette impasse financière. Son ambition est tout d’abord de devenir reine de France. Très amoureux, Henri IV envisage en effet de rompre son mariage avec Marguerite de Valois. Il faut donc à la jeune femme un château digne de son futur rang… Enfin, en s’attirant la gratitude de Louise, elle espère que cette dernière serve d’intermédiaire dans la réconciliation entre son frère, le duc de Mercœur, fervent ligueur qui tient la Bretagne, et le roi. C’est chose faite : Mercœur capitule en 1598 et accepte les conditions proposées officieusement par Gabrielle d’Estrées : sa fille, Françoise de Lorraine, épousera César, l’enfant illégitime de Henri IV et sa favorite… Et selon des clauses précises imposées par la duchesse de Mercœur, Marie de Luxembourg, Chenonceau devra revenir au jeune couple le jour de leur mariage. Gabrielle d’Estrées, gardant l’espoir de soutirer la propriété une fois que son fils en aura hérité, accepte. Elle n’aura guère le temps de mettre son plan à profit : elle décède le 10 avril 1599.

 

Le 29 janvier 1601, c’est au tour de Louise de Lorraine d’expirer. Chenonceau, qui doit en toute logique passer plus tard aux mains de César et Françoise, est criblé de dettes : il est mis en vente par adjudication. Le duc de Mercœur tente alors un procès, qu’il perd. Il n’a pour seul recours que d’acheter le château, qu’il obtient pour 98 300 livres. La somme est loin de couvrir les sommes dues, mais les créanciers, devant l’état de délabrement de la propriété, acceptent de le céder à ce prix.

 

En accord avec le contrat signé en 1598, Chenonceau devient donc propriété du couple formé par César de Vendôme et Françoise de Mercœur, lors de leur mariage le 7 juillet 1609. Mais c’est surtout la mère de Françoise, Marie de Luxembourg, qui y séjourne. Opposée à la politique de Concini et de la régente Marie de Médicis (Henri IV est mort assassiné le 14 mai 1610 et Louis XIII n’a que neuf ans), c’est de Chenonceau qu’elle met en place sa politique de contestation de l’autorité royale, notamment en soutenant son gendre qui prépare en Bretagne une armée destinée à contrer le roi. Cette tactique est un échec et Marie de Luxembourg se voit dans l’obligation de se réconcilier avec ce dernier. Elle l’accueille pendant plusieurs jours au château, lors de sa route vers Bordeaux où il doit rencontrer sa future femme, Anne d’Autriche.

 

Marie de Luxembourg ne doit pas être occultée de l’histoire de Chenonceau. Elle n’y apporte aucun changement architectural majeur mais pendant près de vingt ans, en plus de l’entretenir, elle y installe, dans les combles qu’elle fait aménager, une communauté de Capucines. Elle meurt en 1622 et avec son départ commence pour le château une longue période de vide et de dégradations. En effet, Richelieu, suite aux manigances de César qui continue sa lutte contre le pouvoir royal, interdit au couple d’occuper les lieux. Les propriétaires suivants, endettés, ne pourront en prendre soin.

 

Qui sera la prochaine protectrice de Chenonceau ?

 

 

Louise Dupin, la lumière de Chenonceau

 

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C’est en 1733 seulement que le château trouve une issue à son triste sort. Le duc de Bourbon, alors propriétaire, le cède à Claude Dupin, fermier général (l’équivalent de receveur des impôts royaux), pour 130 000 livres.

 

Claude Dupin est alors marié à Louise depuis onze ans. Malgré une union arrangée, le couple s’entend très bien. Beaucoup plus jeune que son époux, Louise Dupin est une femme réservée et vertueuse, mais belle, intelligente et cultivée. Elle tient l’un des salons les plus réputés des Lumières, où elle reçoit les plus grands penseurs de son temps : Rousseau, Voltaire, Marivaux, Montesquieu s’y bousculent. Rousseau, d’ailleurs, n’est pas insensible à son charme, au point, comme on peut le lire dans ses Confessions, d’en tomber amoureux. Malgré la froideur de Louise face à la déclaration de ses sentiments, il séjourne régulièrement à Chenonceau et sert de secrétaire à la jeune femme, qui travaille sur un écrit que l’on peut qualifier d’avant-gardiste puisqu’elle elle tente d’y prouver qu’hommes et femmes sont égaux, et que cette égalité doit passer par une instruction plus poussée et l’ouverture des emplois publics pour les femmes. Cette œuvre, un labeur de dix années, ne sera jamais publiée. Trop modeste, Louise n’aura pas le courage de la rendre publique.

 

Nouvellement anoblis, les Dupin partagent donc leur temps entre Paris, leur maison de campagne de Clichy et Chenonceau. Mais c’est à ce dernier que Louise tient le plus. En plus d’y donner des fêtes, des concerts, des ballets, des pièces de théâtre au cours desquels toute la bonne et haute société de l’époque est conviée joyeusement, elle fait les réparations nécessaires et aménager le parc en y plantant des ormeaux et des peupliers et en supprimant les fontaines. Elle fait aussi construire un pavillon dans lequel son beau-fils, Dupin-Francueil, issu du premier mariage de Claude Dupin (et futur grand-père de George Sand…), peut s’adonner à sa passion pour la physique avec Rousseau. Louise, d’humeur gaie et optimiste, rénove aussi la chambre de Louise de Lorraine, qu’elle trouve trop triste. Elle transforme également le couvent des Capucines en appartements pour ses domestiques, et la grande galerie en chambres pour ses invités.

 

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Jean-Jacques Rousseau

 

Seule ombre au tableau : Jacques-Armand, le fils du couple Dupin. Débauché, capable de violence, dépendant au jeu, il cumule les dettes et met en péril le patrimoine de ses parents, qui se voient dans l’obligation de vendre certains de leurs biens. Chenonceau est épargné, mais pour éviter l’aggravation de la situation, Claude Dupin demande au roi, par lettre de cachet, de bien vouloir faire enfermer son fils, sous couvert de folie comme il était alors souvent d’usage. Jacques-Armand est alors placé au château de Pierre-Encise, près de Lyon. En 1765, ses parents le font partir pour l’Ile Bourbon, où il meurt deux ans plus tard de la fièvre jaune.

 

A la mort de Claude Dupin, en 1769, Chenonceau devient à nouveau lieu de refuge pour veuve. Louise y passe une grande partie de l’année, puis y loge définitivement dès 1782. Elle continue inlassablement de l’entretenir et agrandit le domaine par l’achat de nouvelles terres. Agée de soixante-seize ans, elle reçoit à présent peu de monde. En 1788, son petit-fils, pour lequel Rousseau a écrit l’Emile, décède. Son beau-fils Dupin-Francueil et sa famille vivent à Châteauroux. Louise se retrouve donc seule et se consacre alors aux œuvres de charité.

 

En 1789, l’Histoire connaît de nouveaux soubresauts : la Révolution éclate. Noble, Louise est en danger mais refuse d’agir comme nombre de ses semblables et d’émigrer. Elle demeure à Chenonceau, sous la protection de son ami, l’abbé Lecomte, curé du village ayant adopté les idées nouvelles. Président du comité révolutionnaire d’Amboise, il est grâce à ce statut en mesure de sauver le château de Chenonceau, symbole de l’autorité royale menacé de destruction, puis de saisie suite au décret de nationalisation des biens de 1790.

 

Louise, bien que non adepte des idées révolutionnaires, tente aussi de son côté d’assurer sa propre protection : elle octroie une somme d’argent à la municipalité de Chenonceau pour l’achat d’un drapeau tricolore et l’organisation d’un banquet pour la garde nationale. Elle fait aussi don de ses canons aux villes de Tours et Amboise. Mais elle n’adhère pas à cette Révolution dont elle ne peut respecter la violence et les dérives. Elle repense avec nostalgie à l’époque des Lumières, où à ses yeux, les idées de tolérance avaient encore une place.

 

Louise Dupin meurt le 20 novembre 1799, à l’âge de 93 ans, après avoir pris en charge pendant plusieurs années l’éducation de ses petits-neveux, René et Louis, suite au suicide de leur père pour échapper à la guillotine. Des enfants qui auront égayé ses derniers jours… Elle est inhumée, selon son désir, sur la rive gauche du Cher, à Chenonceau.

 

 

Avec Louise Dupin se termine définitivement la période fastueuse du château de Chenonceau. Ce dernier revient à son petit-neveu, René de Villeneuve, qui y mènera une vie familiale simple. À sa mort, la propriété sera vendue à contrecœur par sa fille, la marquise de La Roche-Aymon, qui n’a pas les moyens de l’entretenir. Chenonceau passera alors aux mains de la famille Pelouze en avril 1864. Marguerite Pelouze, d’origine écossaise, entreprendra de rendre au château son aspect premier. Les travaux, débutés en 1865, dureront quatorze ans. Madame Pelouze fera détruire le bâtiment des Dômes, datant de Catherine de Médicis, pour y laisser place à des écuries. Elle supprimera aussi toutes les transformations architecturales de la reine : disparition de fenêtres, reconstruction d’un grand balcon… C’est une immense chance qu’elle n’ait pas démoli la grande galerie… Elle n’en aura en effet pas le temps, malgré le projet : de nombreuses dettes familiales l’en empêcheront et elle devra se séparer de son bien.

 

Après une succession de divers propriétaires, Chenonceau sera racheté en 1913 par l’industriel Henri Menier. Son frère, Gaston, en fera un hôpital pendant la Grande Guerre, géré par sa belle-fille, Simone Menier : pas moins de 2254 blessés y seront soignés. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, après une brève occupation par les troupes allemandes, le château, déclaré Monument Historique, sera interdit d’accès pendant tout le conflit : le Cher représente en effet la ligne de démarcation entre la zone libre et la zone occupée.

 

Chenonceau est aujourd’hui toujours aux mains des descendants des Menier.

 

Sources :

Christiane GIL - Les Dames de Chenonceau - Pygmalion, 2003

Jean BUON - Madame Dupin, une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières - La Simarre, 2013.

Ivan Cloulas - Diane de Poitiers - Fayard, 1997.

Ivan Cloulas - Catherine de Médicis - Fayard, 1979.

Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions - Folio, 2009.

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:35

Olympe de Gouges

 

France Culture consacre, dans son émission "La Fabrique de l'Histoire", une semaine à l'une des premières féministes : Olympe de Gouges, auteure, sous la Révolution, de la célèbre "Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne" en réponse à celle des "Droits de l'Homme et du Citoyen" de 1789, occultant la gent féminine.

 

Les émissions peuvent être réécoutées en ligne ou podcastées. C'est par ici ! => Olympe de Gouges

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 09:40

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Jusqu'au 8 août, Arte rend hommage à Jane Austen (1775-1817), romancière anglaise auteure du très célèbre Orgueil et Préjugés ou encore Persuasion, Raisons et Sentiments, Emma...  Pour l'occasion, la chaîne franco-allemande diffuse les diverses adaptations de ses romans.

 

Jane Austen est, dans la littérature anglaise, aussi célèbre, importante et étudiée que William Shakespeare. Une bonne raison de découvrir, si ce n'est déjà fait, son oeuvre!

 

Attention, les vidéos sur internet ne sont disponibles que 7 jours après leur diffusion officielle sur la chaîne !

 

C'est par ici

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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 15:15

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Le phénomène du catharisme languedocien est vaste et très complexe. Non seulement parce qu’il s’étale sur près de trois siècles au cours desquels il connaît de nombreux rebondissements, mais aussi parce qu’il implique, à des degrés d’engagement divers, toutes les strates de la société occitane de son temps.


Le but de cet article n’est pas d’étudier les moindres détails d’une religion, d’une croisade militaire et d’un travail inquisitorial visant à éradiquer ce que nous appellerons, par facilité et non par jugement, l’hérésie cathare. Néanmoins, ces aspects seront largement abordés afin de parvenir à l’objectif premier de cet écrit : analyser la vision et l’implication des femmes vis-à-vis du catharisme. Pour cela, je commencerai par présenter la société et le statut de la femme en Languedoc aux 12è et 13è siècles ; je préciserai ensuite les grands principes de la religion cathare et l’organisation de son Eglise pour terminer, dans une troisième partie, sur la question de son engagement féminin.


Avant de débuter cette démonstration, il est nécessaire de préciser certains aspects pratiques. Tout d’abord celui des sources : pour rédiger ce travail, je me suis basée sur les ouvrages de grands spécialistes de la question, à savoir Michel Roquebert, Anne Brenon, Jean Duvernoy et Gwendoline Hancke. Ces références, de vraies encyclopédies du catharisme, seront citées à la fin de cet article. Vient ensuite la question du vocabulaire : par volonté de réalité historique, j’ai choisi d’emprunter les mots occitans des principaux termes religieux et culturels de l’époque.


 

La société occitane et le statut de la femme en Languedoc aux 12è et 13è siècles


Définir la société occitane du Languedoc des 12è et 13è siècles nécessite en premier lieu les définitions mêmes des mots Languedoc et occitan. En effet, qu’impliquent ces termes ? Pour le premier, il détermine étymologiquement un territoire où l’on parle la « langue d’oc », correspondant aux régions administratives actuelles de Midi-Pyrénées et du Languedoc-Roussillon. Mais au Moyen-âge et dans le contexte qui nous occupe, à savoir le catharisme et la société féodale où s’entremêlent divers territoires plus ou moins grands (dont le plus important est le comté de Toulouse) et liés entre eux par des liens, souvent fragiles, de vassalité, ses frontières sont plus floues et changeantes, d’autant plus qu’il semble fort que l’hérésie se soit plus développée à l’ouest qu’à l’est de cette partie géographique. Nous définirons donc, pour cet article, le terme de Languedoc comme un « Languedoc cathare », comprenant les terres allant, en gros, de Cahors à Perpignan et de Béziers à Auch, sachant toutefois que le catharisme s’y développe de façon inégale.


Pour l’adjectif occitan, il se rapporte au mot Occitanie, terme lui aussi géographique, comprenant bien évidemment le Languedoc mais encore toutes les autres aires où l’on parle la langue occitane. Tout comme pour le terme Languedoc, il est impossible d’en déterminer des frontières exactes du fait qu’il ne s’agit pas d’une région administrative déterminée et qu’au Moyen-âge, elle est elle aussi soumise à l’organisation féodale. Le principal paramètre commun à toutes ces régions, c’est évidemment la langue d’oc, parlée entre l’Atlantique et la plaine du Pô d’une part et les Pyrénées et le Massif Central d’autre part. Mais il en existe d’autres, aussi fondamentales : une culture et une mentalité spécifiques ainsi qu’une organisation sociale et politique différentes sur bien des points de celles que l’on peut trouver dans le nord de la France.


Comment peut-on alors définir cette « société occitane » ?


Tout d’abord, comme dans le reste de l’Europe, elle est soumise, nous l’avons dit, à l’ordre féodal. Trois classes sociales très hiérarchisées composent celui-ci : l’Eglise, l’aristocratie et la masse des paysans. Pour la première, « ceux qui prient », il s’agit d’une classe elle-même divisée avec, à sa tête, les évêques, très riches, souvent issus de la seconde classe, l’aristocratie. Vient ensuite le clergé régulier dont les représentants, les moines, possèdent de vastes propriétés faisant d’eux des seigneurs très influents. Pour terminer, on trouve le bas clergé séculier, en contact quotidien avec les fidèles, notamment ceux issus de la troisième classe, et partageant bien souvent leur mode de vie extrêmement modeste, voire pauvre.


L’aristocratie, quant à elle, se compose également de différentes strates : à son sommet, on trouve de puissants seigneurs avec des patrimoines fonciers extrêmement importants, comme le comte de Toulouse ou, dans une moindre mesure, le vicomte de Trencavel. Gravite autour de ces grands féodaux toute une caste très nombreuse (nous verrons pourquoi) de petits nobles chevaliers, en théorie leurs vassaux à qui ils confient des châteaux et des territoires ou font don de fiefs en échange de services militaires rendus. Cependant, et son importance est l’une des spécificités du Languedoc, certains de ces nobles s’affranchissent peu à peu de leur suzerain et déclarent leur terre comme alleu. Celui-ci se définissant comme étant une possession héritée de personne d’autre que de l’ancêtre qui l’a transmise, un propriétaire d’alleu n’est, par conséquent, le vassal de personne et n’a aucun devoir féodal envers quiconque. De même, il est le seul détenteur du pouvoir économique et judiciaire sur ses terres.


La troisième classe sociale est celle, très massivement majoritaire, des paysans. Essentiellement dépendants de l’aristocratie pour laquelle ils travaillent (bien qu’il y ait quelques paysans propriétaires d’alleux), ils doivent à ces derniers redevances et corvées diverses en échange de leur protection et de services (droit d’utiliser le four ou le moulin banal par exemple).


Il ne faut pas oublier, dans notre énumération, une autre caractéristique languedocienne : la ville en tant qu’entité politique et économique autonome. Prenant modèle sur les cités italiennes, elle est dirigée par une oligarchie à la fois bourgeoise et nobiliaire, les consuls. La féodalité n’est toutefois pas absente de ses murs. En effet, les grands seigneurs du Midi parviennent à préserver dans les villes se situant sur leurs terres un minimum de pouvoir et de pression, notamment dans les cités de Carcassonne, Béziers et Albi. Toulouse, quant à elle, est en conflit permanent avec le comte dont elle dépend mais les deux opposants sauront s’unir pour faire face à la croisade. Au sein de ces villes, on trouve des paysans, des nobles mais aussi une nouvelle catégorie sociale qui prendra de plus en plus d’essor : la bourgeoisie, composée de commerçants et artisans dont la richesse tient de très prospères affaires.


Et la femme ? Quelle est sa place dans cette société patriarcale ?

 

Contrairement à l’image d’Epinal montrant une femme médiévale entièrement soumise à l’homme et sans aucun droits, il est nécessaire de souligner que ce n’est pas tout à fait exact au sein de la société languedocienne, du moins jusqu’au 13è siècle et la redécouverte du droit romain. Certes, si l’on étudie notamment le droit coutumier du Midi, on se rend compte que la femme reste subordonnée à l’homme : elle est généralement moins instruite que lui et n’a pas accès aux charges publiques. De même, elle demeure majoritairement assujettie aux mariages arrangés visant à sceller la paix ou sauvegarder un patrimoine. Cependant, c’est dans le droit privé qu’elle trouve son autonomie : majeure à douze ans (alors que l’homme l’est à quatorze ans), elle hérite de son père au même titre que ses frères, même si elle n’est pas l’aînée, la primogéniture n’existant pas en Languedoc. Cette prérogative, néanmoins, est limitée : elle ne s’applique pas si la femme est mariée au moment du décès de son père, car ce dernier lui a déjà fourni sa dot, qui représente en effet sa part d’héritage. Cette dot, d’ailleurs, est l’assurance de sa survie en cas de veuvage : l’époux n’a aucun droit de gestion et de contrôle sur elle. Par conséquent, s’il décède, sa veuve voit son avenir relativement assuré, d’autant plus si son mari lui a légué d’autres capitaux (fonciers, immobiliers, pécuniaires…). Autres avantages concédés : comme elle peut disposer de ses biens, la femme peut donc vendre, acheter, emprunter, se porter caution, aller en justice… De même, toujours en cas de veuvage et si elle a des enfants, elle se retrouve chef de famille. Par ailleurs, bien souvent, dans les communautés d’artisans et commerçants des villes, elle travaille.


Ces différents privilèges font qu’il est assez fréquent qu’une femme, majoritairement issue de la noblesse, soit pleine propriétaire d’un alleu ou gérante d’un fief. Cette caractéristique est extrêmement importante car elle va jouer un rôle essentiel dans le développement du catharisme. En effet, ces alleux ou fiefs sont souvent localisés dans ce que l’on nomme les castra. Cette organisation sociale, politique et économique de l’incastellamento (terme italien où le phénomène est très fréquent), autrement dit, en français, l’enchâtellement, ou en latin donc, castrum, se définit par l’édification de villages, souvent haut perchés sur des collines ou des montagnes, construits de façon groupée et concentrique autour d’un château. Le tout est cerclé de remparts de protection. Les castra occitans ont néanmoins une singularité : ils sont fréquemment composés de coseigneuries. Ce phénomène s’explique par le partage égalitaire de l’héritage dont j’ai déjà fait mention : le seigneur d’un castrum léguant ses possessions à ses enfants (filles et garçons) à parts égales, le village se retrouve donc divisé en plusieurs petits domaines souvent constitués de maisons plus ou moins cossues, futurs lieux de prédilection des communautés cathares, dont les membres sont surtout originaires de cette modeste noblesse. Modeste, voire pauvre, puisque cette fragmentation du patrimoine réduit les richesses individuelles. Elle explique aussi le très grand nombre de petits seigneurs en Languedoc.


Cette vision relativement positive de la femme s’inscrit-elle dans un contexte purement languedocien ? Une chose est sûre, ses droits sont davantage restreints dans le nord de la France, soumis à une coutume germanique plus sévère à son encontre. Par ailleurs, les 12è et 13è siècles voient l’essor, dans le Midi, de la Fin’amor (voir mon article à ce sujet), dont les poèmes chantés mettent la femme sur un véritable piédestal. Il est toutefois nécessaire de nuancer cet aspect trop optimiste : la femme languedocienne, même si elle bénéficie de certaines libertés, n’en reste pas moins subordonnée à une société qui demeure patriarcale. De même, voir le phénomène de la Fin’amor comme une « libération de la femme » est totalement anachronique : en effet, loin d’être mis en pratique dans la vie quotidienne, l’amour courtois reste avant tout un phénomène littéraire.

 

amour courtoisChevalier rendant hommage à sa Dame



J’ajouterais cependant que la relative ouverture d’esprit que l’on peut trouver en Languedoc, représentée par une culture profane élaborée, des structures de sociabilité développées et une grande facilité dans les échanges, va constituer le terreau du développement du catharisme. Et ce catharisme, mouvement religieux tolérant, pacifique et théoriquement égalitaire, va à sa façon être un moyen d’expression libre et d’engagement féminins.


 

Définition et organisation du catharisme languedocien


Avant de revenir sur le sujet qui nous intéresse, à savoir la participation féminine à l’hérésie cathare, il est avant tout essentiel de déterminer ce qu’est le catharisme et quelle est son histoire. La question est ardue, je n’en dessinerai donc que les grands traits.


Ce que nous appelons le catharisme est un courant religieux dualiste chrétien né vers 950 dans les Balkans. D’abord limité à la Macédoine, il prolifère ensuite dans toute l’Europe, et principalement dès le début du 12è siècle en Bourgogne, en Champagne, en Rhénanie, en Italie du nord et, bien sûr, dans le sud de la France. Dans les trois premières régions, il est très rapidement réprimé alors qu’il se développe fortement, puisqu’il ne fait pas l’objet de condamnation de la part des pouvoirs locaux, dans les deux dernières.


Comme plusieurs autres dissidences religieuses qui naissent aux 12è et 13è siècles, le catharisme remet en cause l’Eglise catholique par le rejet de son clergé, ses sacrements et la vision de ses dogmes sur la Création, le Christ et le Salut. Il n’accepte pas non plus la décadence des mœurs ecclésiastiques et la richesse de ses hautes sphères, de plus en plus marquées malgré la tentative de mise en ordre par la réforme grégorienne depuis le 11è siècle.


Le livre de référence des cathares, ce sont les Evangiles. En effet, il est important de souligner, pour éviter toute confusion ou mauvais cliché ésotérique, que le catharisme est, avant toute chose, un courant chrétien dualiste, basé sur l’opposition entre le Bien et le Mal, comme l’est le catholicisme, à la différence que ce dualisme est poussé à son extrême. En effet, pour les cathares, la vie terrestre et tout ce qui s’y rapporte ne peut avoir été créé par Dieu. Dieu est bon, il ne pourrait pas permettre toutes les atrocités, les souffrances et les difficultés de la vie humaine. Le monde n’a donc pas été créé par le vrai Dieu, mais par un Dieu mauvais.


La source de cette croyance au Mal se situe dans le mythe fondateur du catharisme, celui de la Chute des anges. Notons les différences avec celui que l’on trouve chez les catholiques : selon les cathares, Lucifer, empli d’orgueil, est chassé du Paradis. Il tombe du ciel par un trou avec les anges qui ont bien voulu le suivre. Cependant, dans cette descente sont aussi emportés, par mégarde, d’autres anges qui eux, voulaient rester au Paradis. Après cette chute, ils se mettent à pleurer. Pour les faire taire, Lucifer les enferme alors dans des corps. Et avec le temps, ceux qui sont devenus des humains en oublient leur origine céleste. Dieu décide alors de leur rappeler d’où ils viennent : il écrit le Nouveau Testament et déclare aux anges restés près de lui que celui qui réalisera tout ce qui s’y trouve sera son fils. L’un d’eux, prénommé Jean, se porte volontaire pour remplir cette lourde tâche. Il part donc sur Terre sous le nom de Jésus et sous apparence humaine, afin de sauver les âmes oubliées. Son but est de leur rappeler que leur véritable patrie est céleste, qu’ils sont en fait des âmes divines emprisonnées dans des peaux qui, elles, sont mauvaises. Comment les libérer de ces corps mauvais ? Jésus leur enseigne et leur transmet alors le baptême par imposition des mains, seul moyen d’atteindre le Salut.


Ce rituel que les cathares appellent, en occitan, le consolament, représente le seul sacrement de leur Eglise. En effet, il n’en existe pas d’autres : ni mariage, ni baptême par l’eau, ni eucharistie. Pourquoi ce rejet ? Tout d’abord, le mariage, dont le but, chez les catholiques, est d’encadrer et contrôler la sexualité, est pour les cathares un acte qui ne peut être sacré. En effet, les relations sexuelles, hors ou dans le mariage, touchent au corps, donc à ce qui est mauvais. Ils récusent aussi le baptême par l’eau, leur préférant le baptême par les mains, comme le faisaient Jésus et ses Apôtres. Enfin, l’hostie, censée représenter le corps du Christ, ne peut exister : Jésus n’était pas humain, il ne peut donc avoir de corps. Et « manger » un corps, c’est consommer le Mal.


Comment les adeptes de l’Eglise cathare mettent-ils ces concepts en pratique dans leur vie quotidienne ? Il est là essentiel, à ce stade, de distinguer deux catégories de cathares : les membres du clergé d’une part et les simples croyants d’autre part.


Les premiers, que leurs ennemis (l’Inquisition, entre autres) nomment communément « parfaits » et « parfaites », mais qui eux s’autoproclament « Bons Hommes » et « Bonnes Femmes » ou tout simplement « Bons Chrétiens », suivent les préceptes de Jésus et de ses apôtres à la lettre. Ces préceptes se manifestent par des pratiques de pureté et d’ascèse : chasteté, interdits alimentaires (pas de viande ni aucune autre nourriture provenant d’animaux, sauf le poisson ; carêmes…), non-violence, charité, pauvreté et travail. En effet, les membres du clergé cathare sont dans l’obligation de vivre de leurs mains, même s’ils sont nobles : on trouve parmi eux, notamment, de nombreux tisserands.


Le seul sacrement, nous l’avons vu, que les parfaits octroient est le consolament. En quoi ce rite d’imposition des mains consiste-t-il exactement ? Nous l’avons dit, il sert tout d’abord à l’âme emprisonnée dans le corps à rejoindre le Paradis, le monde du « vrai Dieu ». Le consolament est donc pratiqué sur les croyants, au moment de leur mort, ce qui le rapproche de l’extrême-onction catholique. Mais pas seulement. Il permet aussi l’ordination, et par conséquent l’entrée dans l’Eglise cathare, d’un simple homme ou d’une simple femme. Dès que ces derniers deviennent parfait ou parfaite, leur âme est d’ores et déjà sauvée. Ils peuvent aussi à leur tour donner ce sacrement à quiconque veut entrer dans le clergé cathare ou mourir dans sa foi. Puis, pour les ordonnés, une nouvelle vie, faite de privations, commence pour eux, nous l’avons évoqué plus haut. On pourrait croire néanmoins qu’elle se limite à une existence monastique retirée, comme dans les couvents catholiques. Il n’en est rien. Car une des originalités du catharisme tient en ce que ses représentants font partie d’un clergé à la fois régulier et séculier.


Effectivement, en plus des pratiques ascétiques dont nous avons parlé, les parfaits, selon leur règle, mènent une vie de prières. Cependant, ils ne demeurent pas, et c’est là une grande différence avec le catholicisme, cloîtrés dans des monastères. Bien au contraire, ils sont en contact permanent avec la population, ne serait-ce déjà par leur lieu de résidence principal : la maison, située au cœur du castrum. En effet, c’est là que Bons Hommes et Bonnes Femmes vivent, en communautés réparties selon le sexe. Ces maisons, pouvant atteindre un nombre important dans le village, sont des endroits que l’on pourrait presque qualifier de publics tant les visiteurs, hommes ou femmes, et les échanges y sont abondants. Le travail manuel effectué par les parfaits et parfaites attire déjà ceux qui ont besoin de leurs produits (tissus, pain, vêtements, chaussures, chapeaux…), mais aussi ceux qui les fournissent en matières premières. Lieu d’échange commercial visant à la simple subsistance, donc. Mais pas seulement. On vient aussi, et principalement, pour écouter la prédication des parfaits, partager leur repas, assister à la bénédiction du pain (rituel en hommage au dernier repas du Christ) et leur rendre le melhorament. Ce dernier consiste en une adoration envers les Bons Hommes ou Bonnes Femmes et se caractérise par trois génuflexions du croyant aux pieds du parfait ou de la parfaite et par ces paroles « Bénissez-nous seigneur ; priez pour nous et conduisez-nous à une bonne fin », ce à quoi l’homme ou la femme d’Eglise répond « Dieu vous bénisse ! Nous prions Dieu pour qu'il vous fasse bon chrétien (ou bonne chrétienne), et vous amène à bonne fin ».


Les membres de la communauté ne restent pas non plus confinés dans leur maison. En effet, un des devoirs du parfait et, dans une moindre mesure, nous le verrons, de la parfaite, est de parcourir les campagnes et les villes pour prêcher. A l’image des Apôtres, les prédicateurs sont toujours deux. Ainsi, une parfaite est sans cesse accompagnée de sa sòcia, et le parfait de son sòci.


Et les croyants, qui sont-ils ? Michel Roquebert en donne une première définition : « Autour de l’Eglise proprement dite, gravite la masse mouvante des simples fidèles, les « croyants des hérétiques », comme les nomme l’Inquisition. Mouvante, sans frontières précises avec la masse des fidèles catholiques, car on trouve chez elle, comme chez l’autre, toutes les nuances possibles dans l’adhésion aux articles de la foi prêchée par les parfaits (…) » (Histoire des Cathares, Perrin, 2002, p. 86). En effet, l’engagement des croyants vis-à-vis de la foi cathare varie selon les individus. On trouve des fidèles très assidus, rendant régulièrement visite aux parfaits, pratiquant systématiquement à leur encontre le melhorament, écoutant leur prêche et assistant à la bénédiction du pain. Viennent ensuite les croyants occasionnels, fluctuants sans cesse entre la foi catholique et la foi cathare, ou conjuguant les deux puisqu’il arrive parfois, au moment de sa mort, qu’une personne demande à la fois le consolament et l’extrême-onction. Une façon, certainement, de s’assurer doublement le Salut… On trouve aussi de simples sympathisants du catharisme, des catholiques pour qui l’hérésie ne représente pas une menace et ne choque en aucun cas leurs propres croyances. Bien souvent, ces sympathisants ont dans leur propre famille des adhérents à la foi cathare, voire même des parents parfaits ou parfaites.


Notons dès à présent que ces fidèles ou sympathisants vont se révéler d’une extrême utilité aux parfaits et parfaites durant leur persécution. En effet, ils développeront un réseau de solidarité très étendu afin de cacher, nourrir ou accompagner les Bons Hommes et Bonnes Femmes dans leur fuite. Nous y reviendrons.


Les membres du clergé cathare obligent-ils ces croyants à suivre des règles religieuses strictes et assidues ? Il n’en est rien. Citons une nouvelle fois Michel Roquebert : « Aucun rite, aucun sacrement, aucun engagement ne fait le croyant. Il n’est tel que par un libre choix sans cesse renouvelé, qu’il peut abandonner à tout moment. Son lien avec l’Eglise est tacite, purement virtuel, purement moral » (Histoire des Cathares, p. 88). Certes, ils pratiquent le melhorament dès qu’ils sont en présence de parfaits, mais ces derniers ne les forcent en rien à le respecter. Ils sont aussi libres de demander ou non le consolament ou d’assister aux prêches. L’adhésion à la foi cathare est un choix individuel, en théorie. Car il n’est pas rare que cette foi soit transmise par la famille, et qu’elle soit donc reçue par l’éducation de façon « naturelle ».

 

L’histoire des cathares, par ailleurs, est aussi l’histoire d’une persécution, qui commence en grande ampleur dès 1209. A Rome, le pape Innocent III craint la forte extension de la foi hérétique. Elle touche en effet, à des degrés divers et noblesse en tête, presque toutes les classes sociales et bénéficie de la tolérance, voire de l’indifférence des grands pouvoirs (comte de Toulouse et même haut clergé languedocien). Après les vaines tentatives, pacifiques, de Saint Dominique et de son ordre nouvellement créé des Frères Prêcheurs de lutter contre le catharisme par une prédication de proximité, le pape prend la décision, précipitée par l’assassinat de son légat Pierre de Castelnau en terre occitane en 1208, de lancer une véritable croisade en Languedoc. Il fait appel au roi de France, qui refuse de s’y engager, considérant que lui seul, en tant que suzerain de ses armées, a le droit d’intervenir. Les barons du nord, Simon de Monfort à leur tête, vont alors prendre la croix à titre personnel, attiré par les promesses d’Innocent III de leur offrir non seulement des indulgences, mais aussi les terres confisquées des hérétiques.


Cette croisade, qui va durer vingt ans, se révèle être un coup dur non seulement pour les cathares qui doivent sans cesse se cacher, mais aussi pour la société occitane dans son ensemble : la guerre éclair que Simon de Montfort, personnage violent et ambitieux, mène notamment tout au long de l’année 1209 avec ses troupes n’épargne personne, pas même parfois les catholiques, comme lors du sac de Béziers le 22 juillet. Partout où il passe, ce ne sont que bûchers de parfaits et massacres de populations. La structure de l’Eglise cathare, pourtant très organisée puisqu’elle se compose de cinq évêchés (Toulousain, Albigeois, Carcassès, Agenais et Razès), eux-mêmes constitués de diaconées rassemblant plusieurs communautés, se retrouve totalement perturbée.


En 1215, le comte de Toulouse Raymond VI est dépossédé de ses terres et de ses titres : Simon de Montfort hérite de ses biens. Il meurt cependant en 1218 et son fils, Amaury, est vaincu par les armées toulousaines en 1224. Les cathares peuvent donc sortir de leur isolement et vivre à nouveau leurs convictions religieuses au grand jour. Ce sera de courte durée. En 1226, le roi de France Louis VIII considère qu’il est temps pour lui d’entrer dans la danse : la croisade reprend et ne s’arrête pas à sa mort, en novembre de la même année, puisque la régente du futur Saint Louis, Blanche de Castille, continue son entreprise. Les ravages de l’armée des croisés se répètent : en 1227, toute la population de Labécède est massacrée, les parfaits brûlés. En 1228, après la victoire écrasante de Raymond VII à Castelsarrasin, les campagnes sont dévastées par les troupes du maréchal de France, en représailles. En 1229, Toulouse est menacée à tel point que le comte préfère se rendre sans même tenter de combattre. Dans la foulée est signé le traité de Meaux-Paris, où il se soumet aux volontés de Blanche de Castille et du pape : sa fille Jeanne sera donnée en mariage à Alphonse de France, frère du roi, ce qui sous-entend qu’à sa mort, son comté sera rattaché à la couronne. L’indépendance du Languedoc toulousain prend fin et, à nouveau, une vie d’errance et de persécutions débute pour les cathares et leurs soutiens. En 1233, l’Inquisition est en effet créée à Toulouse dans le but de combattre l’hérésie. Ce travail sera de longue haleine puisque, grâce à un réseau de solidarité étendu et à la persévérance des membres de l’Eglise cathare, il prendra près d’un siècle et se terminera en 1329 avec le bûcher des quatre derniers croyants (le dernier parfait, Guillaume Bélibaste, ayant été brûlé en 1321) connus : Raymonde Arrufat, Isarn Raynaud, Adam Baudet et Guillaume Serre.

 


Les femmes et leur implication dans le catharisme


Après cette parenthèse, aussi longue que nécessaire, sur le catharisme, son organisation et ses grandes dates, revenons à ce qui fait l’intérêt de cet article : les femmes et leur engagement dans la foi cathare.


Parlons tout de suite chiffres : tout comme pour le catharisme dans son ensemble, il est très difficile de dire combien de femmes sont pratiquantes, qu’elles soient croyantes ou parfaites. Ce que l’on sait, cependant, c’est qu’elles jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’hérésie. Mais qui sont ces femmes cathares ?


Nous l’avons déjà esquissé, un très grand nombre de parfaites, sinon la majorité, sont issues de la petite noblesse languedocienne (bien que l’on trouve aussi des femmes paysannes ainsi que de la haute aristocratie, comme Esclarmonde de Foix) des castra, où elles possèdent (ou alors où un mari, un père ou un frère leur met à disposition) une maison au sein de laquelle elles sont à la tête d’une communauté vivant selon les règles de leur Eglise, à savoir la prière, la bénédiction du pain et le travail manuel. Cette maison est aussi un lieu d’hospitalité et de rencontres : les fidèles, qu’ils soient hommes ou femmes, viennent y partager le repas des Bonnes Chrétiennes, leur rendre le melhorament et prendre de leurs nouvelles lorsqu’il s’agit de membres de leur famille.


Il est essentiel de développer ce terme de famille. Car c’est bien là que se situe le cœur de la transmission du catharisme. En effet, la foi cathare est avant tout une affaire d’éducation. On voit souvent, dans les témoignages recueillis lors des enquêtes de l’Inquisition, que de nombreuses femmes, simples croyantes, amènent couramment leurs filles ou petites-filles en visite chez des parfaites. Là, ces fillettes pratiquent le melhorament et il arrive très fréquemment que quelques années plus tard, elles soient confiées par leur mère à une communauté au sein de laquelle, en tant que novices, elles apprennent les règles de l’Eglise cathare et deviennent à leur tour, si elles le souhaitent, Bonnes Femmes. Il est rare que l’état de parfaite soit imposé, même s’il est vivement encouragé, et parfois non pas pour des causes religieuses mais pour des raisons économiques. Il est, pour prendre un exemple, assez habituel, en effet, qu’une veuve ayant de nombreux enfants ne puisse subvenir à tous leurs besoins. En confier un ou plusieurs à une communauté la soulage de nombreux frais. On notera que les familles croyantes qui envoient leur progéniture dans les maisons le font souvent dans les communautés féminines, car, nous y reviendrons, les parfaites se déplacent moins souvent que leurs homologues masculins.


Il ne faut cependant pas penser que l’accession au statut de parfaite ne se fasse que dans ce contexte éducatif. Même si ce dernier joue un rôle prépondérant, on trouve d’autres motivations, plus individuelles : en premier lieu, on repère de nombreuses veuves ferventes croyantes qui, ayant hérité de leur époux ou bénéficiant de l’usufruit de leur dot, décident de créer une communauté. Viennent ensuite les femmes mariées désirant, par simple foi, quitter époux et enfants pour la vivre pleinement (et notons ici l’ouverture d’esprit du mari qui veut bien laisser partir sa femme, pour parfois la récupérer quelques années plus tard quand celle-ci décide de revenir à une vie laïque, ce qui n’est pas si rare…), ou encore l’épouse voulant échapper à un mariage où elle n’a aucun épanouissement (mari violent, trop nombreuses grossesses…). Enfin, bien qu’il reste relativement exceptionnel, on trouve le cas de conversions de femmes issues de familles catholiques.


Il est un fait certain : le statut de parfaite attire de nombreuses femmes. Une première explication, logique, à cette constatation : le monachisme catholique féminin est rare dans le Midi. En effet, peu de monastères y ont été fondés. Par conséquent, un certain nombre de femmes désirant mener une vie religieuse se tournent, tout naturellement, vers le catharisme. Ce dernier leur offre non seulement l’existence ascétique et communautaire qu’elles recherchent, mais aussi une reconnaissance égale à celle qu’il propose aux hommes.


En effet, les cathares reconnaissent l’homme et la femme comme entièrement égaux, selon les préceptes évangéliques : « Le système cohérent et logique qu’ils tirent des Ecritures et qui règle leur vie ignore à peu près tout, en principe, de l’inégalité des sexes. Il donne à la femme capacité à la vocation religieuse et accès au Salut de manière plus large et plus essentielle que son cousin catholique. Et les femmes, semblent-ils, le lui rendent en ferveur » (Anne Brenon, Les Femmes cathares, Perrin, 2004). Plus précisément, ce sont les âmes masculines et féminines qui ne se différencient guère. Le corps ayant été créé par le Diable, c’est ce dernier qui a fait de l’homme et de la femme des êtres distincts, tandis que l’âme, elle, n’est pas sexuée. On retrouve cette pensée d’égalité entre les sexes dans la pratique des croyants envers les parfaites : les hommes leur rendent le melhorament, transcendant même parfois l’ordre social pourtant très hiérarchisé, puisqu’il arrive que des nobles se mettent à genoux devant des parfaites d’origine paysanne. Le concept de la femme tentatrice, très présente dans la vision catholique, n’a donc que peu de sens pour les cathares. Le Mal ne provient pas de la faute d’Eve mais est une création de Satan.


Dans les faits cependant, cette égalité n’est pas si pure. Car bien que les Bonnes Chrétiennes aient théoriquement le même pouvoir d’octroyer le consolament aux novices ou aux mourants et d’aller prêcher auprès des populations au cours de déplacements, on remarque que ces attributions sont plus souvent une affaire d’hommes. Les parfaites, en effet, mènent une vie plus sédentaire que leurs homologues masculins, bien qu’elles soient tout à fait libres de se déplacer. Deux raisons à cela : la première est que, ne l’oublions pas, la société médiévale est une société de violence où la sécurité de femmes voyageant sans escorte n’est pas assurée. Le danger est partout et s’accentue encore plus lors de la Croisade et la persécution. Deuxième cause, et certainement, dans le même temps, conséquence  de la première : les parfaites ont plus souvent à charge l’éducation cathare des novices qu’on leur confie et le soin aux malades. Par ailleurs, on ne trouve pas de femme diacres ou évêques.


Elles ont cependant une grande autonomie dans la gestion de leur maison qui est sous l’autorité d’une supérieure et de sa sòcia. Ces dernières y organisent, en plus du travail manuel qui leur incombe, la vie quotidienne des autres parfaites et novices composant la communauté, l’accueil des croyants et les rituels de prière. Voyageant moins que les hommes, leur prêche se fait donc le plus souvent au sein même du castrum, dans la maison ou sur la place du village. De ce fait, elles touchent les classes sociales d’artisans et de paysans habitant la cité.


Leur existence change considérablement dès 1209 et le début de la croisade papale. Dans l’obligation de fuir, les parfaites, tout comme les parfaits d’ailleurs, désertent les castra et se réfugient dans les bois ou dans les régions non encore touchées par les dévastations des armées de croisés. Au cours de ces nombreux déplacements, elles trouvent presque toujours le soutien de locaux, et notamment des seigneurs (leurs épouses surtout !) acceptant de les cacher, les loger et les nourrir.


Parfois, des parfaites ne peuvent échapper à leur destin, comme ce fut le cas pour Dame Géralda lors du massacre de Lavaur par les hommes de Simon de Monfort, le 3 mai 1211. Jetée au fonds d’un puits, elle est ensuite lapidée. Pour d’autres, le seul moyen d’assurer leur sécurité est de renier leur foi. L’exemple d’Arnaude et Peironne de Lamothe est dans ce sens assez révélateur. Après la défaite du comte de Toulouse à Muret en septembre 1213, Austorgue de Lamothe s’inquiète pour ses filles et envoie les chercher pour les ramener à Montauban. Elle réussit à les raccorder à l’Eglise catholique par l’intermédiaire de l’évêque de Cahors. Simple apparence, puisque dans l’ombre, les deux femmes continuent à pratiquer leurs rituels et à rencontrer d’autres parfaits.

 

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Dame Géralda précipitée dans le puits



Après une brève parenthèse de paix et de liberté retrouvées (1224-1226), la croisade royale débute. Les parfaites doivent à nouveau vivre dans la clandestinité et trouver des soutiens. Ces derniers sont nombreux et constituent de véritables réseaux très organisés, que ce soit au sein des familles nobles croyantes ou sympathisantes ou bien de celles de l’oligarchie consulaire des villes.


En 1229, avec la soumission définitive du comte de Toulouse et le traité de Meaux, la persécution des cathares s’accentue pour s’institutionnaliser avec la création, en 1233, de l’Inquisition. Beaucoup de Bons Hommes et de Bonnes Femmes fuient alors vers le château de Montségur, encore protégé, où l’Eglise cathare se reconstitue, son évêque en tête. Mais pour les autres, représentant la majorité du clergé, c’est une vie d’errance et de déplacements incessants qui continue. Autant dire que pour les parfaites, cette existence est extrêmement difficile, d’autant plus que l’Inquisition, qui se déplace de villages en bourgs, n’hésite pas, après de longs interrogatoires et enquêtes, à emprisonner et allumer des bûchers, même posthumes (on brûle les cadavres de parfaits et parfaites déterrés). Elle encourage aussi la délation, ce qui crée une ambiance de méfiance pesante. On voit alors des parfaits et parfaites qui, capturés, dénoncent leurs semblables à leur tour pour sauver leur vie.


Il est cependant un point essentiel à souligner sur l’Inquisition. L’image qui émane d’elle est souvent celle d’une institution qui brûle à tour de bras, sans procès, bref, qui massacre littéralement tous ceux ne partageant pas les idées catholiques. Nuançons ce cliché. Car même si elle n’est certes pas un enfant de cœur, l’Inquisition n’est pas non plus tout à fait celle que l’on croit. En effet, les simples croyants cathares, en règle générale, ne subissent que des peines de prison ou doivent effectuer des pèlerinages qui rachèteront leur "faute" De même, les parfaits et parfaites choisissant d’abjurer l’hérésie sont en règle générale sauvés du bûcher. Ce cas est fréquent, mais on trouve aussi beaucoup de témoignages de Bons Chrétiens, et notamment de Bonnes Femmes, refusant cette option et préférant mourir dans leur foi. L’exemple de Montségur est, à ce titre, plutôt significatif : le 16 mars 1244, après s’être rendue suite au siège du château par l’armée royale, la totalité des parfaits et parfaites, au nombre de 225 personnes, est brûlée vive. Personne n’a abjuré, bien au contraire puisqu’au cours des jours précédents, de nouvelles ordinations avaient été effectuées.


La chute de Montségur marque un tournant majeur dans l’histoire du catharisme. Ce qui reste de l’Eglise cathare fuit en Lombardie et les soutiens nobles locaux, ayant peur des représailles de l’Inquisition menaçant de se saisir de leurs biens, se font de plus en plus rares. La vie d’errance des parfaites, faite de fatigue, de faim, de froid et de peur d’être dénoncées, devient vite trop difficile : dès la seconde moitié du 13è siècle, on ne trouve plus de Bonnes Chrétiennes. Seuls les parfaits résistent dans la clandestinité, soutenus cette fois par la masse des croyants issus majoritairement de la paysannerie, et avec eux subsiste encore fortement la foi cathare. Cette dernière sera définitivement étouffée dans les années 1320. L’Inquisition aura donc mis près de 90 ans à éradiquer totalement l’hérésie, preuve que cette dernière était bien ancrée dans les croyances et la vie quotidienne du Languedoc médiéval.

 

 

Bibliographie

 

Anne BRENON - Les Femmes cathares, Perrin, 2004.

Michel ROQUEBERT - Histoire des cathares, Perrin, 2002

Jean DUVERNOY et Emmanuel LE ROY LADURIE - Le Registre d'Inquisition de Jacques Fournier, Bibliothèque des introuvables, 2007.

Gwendoline HANCKE - Les Belles hérétiques, L'Hydre, 2001 (disponible en libre accès ici)

 

Un documentaire indispensable : Les Cathares, à visionner ici.

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Published by Céline
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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 13:12

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    Jusqu'au 13 octobre 2013, ne manquez pas cette très belle exposition consacrée aux femmes qui ont fait de la Bretagne une oeuvre d'art aux multiples facettes. Diversité artistique, hommage aux paysages ainsi qu'aux habitants et à leurs traditions, c'est un des rendez-vous culturels incontournables de l'été.

 

Musée du Faouët (Morbihan)

Ouvert de 10h à 12h et de 14h à 18h

Tous les jours en juillet et août

(visites commentées les jeudis à 10h30 et visites "flash" les dimanches à 15h et 16h30)  

 

Fermé le dimanche matin et le lundi en septembre et octobre

Dimanche 22 septembre à 15h : conférence sur Jeanne Malivel, membre du mouvement artistique breton des "Seiz Breur" et auteur du mobilier présenté dans l'exposition.

 

Ouvert les jours fériés

 

Contact

02.97.23.15.27

www.museedufaouet.fr

 

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 13:43

Les Femmes et le catharisme


Portrait d'un écrivain : Jane Austen

 

Les Dames de Chenonceau

 

Les Françaises dans la Résistance

 

L'Education des jeunes filles au 19è siècle

 

La Chasse aux sorcières (15è-18è siècles)

 

Paysannes

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