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Bibliographie indispensable...

29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 05:32

Du 24 au 29 mars 2015, l'association Bobines et Parchemins organise la 3ème édition de son festival autour du thème "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma", à Paris et Aulnay-sous-Bois. Un programme varié dont voici le détail :

Festival Bobines et Parchemins : "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma"
Festival Bobines et Parchemins : "Les Femmes du Moyen-Âge au cinéma"

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 08:11

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Aliénor d'Aquitaine, une grande reine médiévale (1122 ou 1124 - 1204)

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 06:52

 

220px-'Nicole' a French Partisan Who Captured 25 Nazis in tLes historiens de la Résistance, comme dans de nombreux autres domaines, ont longtemps occulté les femmes et leur engagement majeur dans la lutte contre l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Pourtant, on écrit en masse sur la Résistance dès la Libération : les ouvrages sont nombreux, mais la majorité d’entre eux ne traite uniquement que de la résistance armée et du rôle, prédominant, des hommes sur ce terrain. Les femmes, quant à elles, ne récoltent que quelques allusions : leur participation, pourtant déterminante, est sous-estimée, voire éclipsée. Seules quelques figures féminines emblématiques, comme celle de Bertie Albrecht ou Danielle Casanova, dont nous reparlerons, suscitent un intérêt. Ce dernier s’explique non pas parce qu’elles sont des femmes, mais par l’importance, pour la première, de son statut de premier ordre au sein du mouvement « Combat », pour la seconde, de son implication résistante au cœur du Parti communiste devenu clandestin et dans la lutte armée.

Il faut attendre les années 1970 et ses mouvements féministes pour que les résistantes sortent de leur réserve et publient, nombreuses, leur biographie. Par ailleurs, avec l’accès progressif aux archives de la Seconde Guerre mondiale et la multiplication des témoignages, les historiens se penchent de plus en plus sérieusement sur l’action des femmes pendant l’Occupation et s’aperçoivent clairement qu’une résistance massive, en dehors des armes, cachée et plus discrète mais tout aussi essentielle et risquée, a eu lieu.

Il est donc aujourd’hui possible de retracer (même si le travail dans ce domaine est loin d’être complet) à quoi ressemble l’engagement féminin au sein de la Résistance, quelle est sa nature et sa complexité dans un contexte politique d’occupation et de collaboration avec le régime nazi et quelles sont les répercussions  sur les femmes impliquées dans ce mouvement d’opposition.

 

Le contexte dès 1940 : occupation allemande et collaboration du régime de Vichy

 

Il est difficile d’expliquer un phénomène tel que celui de la Résistance sans avant tout poser le contexte, très particulier, de la défaite de 1940 entraînant l’occupation ennemie et la collaboration du gouvernement de Vichy avec le régime hitlérien. Il détermine en effet la prise de position de nombreux Français et Françaises, qu’elle soit contre ou en faveur de l’occupant et/ou de la politique de l’Etat français.

Dès juin 1940, la France est vaincue : Paris est envahie, suite à l’armistice signée le 22 juin, par les troupes allemandes, et la zone occupée est définie : le Reich s’installe, en gros, au nord de la Loire et dans l’extrême sud-ouest de la France. Le gouvernement de Vichy conserve sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, zone occupée comprise, mais se doit de tout mettre en œuvre pour que la réglementation et les droits du Reich, en tant que puissance occupante, soient facilités et respectés.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain rencontre Hitler à Montoire. Même si l’entrevue jette les bases de la collaboration de manière assez floue entre les deux protagonistes, notamment sur le rôle de la France dans le projet de conquête européenne d’Hitler, il n’en demeure pas moins qu’à l’issue, le gouvernement de Vichy accentue la mise en place d’un régime autoritaire et répressif, répondant aux attentes de l’occupant : exclusions, censures, saisies, interdictions de toutes sortes…

Les femmes ne sont pas épargnées : dès octobre 1940, celles qui sont mariées ne peuvent plus intégrer les administrations et les services publics, afin de les inciter à rester au foyer ; la loi du 2 avril 1941 rend le divorce plus compliqué à obtenir ; celle du 23 juillet 1942 condamne l’abandon de famille et celle du 23 décembre de la même année réprime l’adultère commis avec une femme de prisonnier.

Il faut dire que la femme est un élément essentiel, un pilier même, de l’idéologie vichyste. Le projet de Pétain, la « Révolution Nationale » sous la bannière « Travail, Famille, Patrie », est de créer une société où l’individualisme, banni, laisse place à un esprit communautaire où chacun a une place bien déterminée et où les valeurs familiales et les structures traditionnelles basées sur le travail non intellectuel (de la terre surtout) sont prépondérantes. Encadré par les institutions étatiques, l’individu n’a plus aucune liberté d’opinion et se doit de se fondre dans un ensemble hiérarchisé et immuable.

Les femmes, elles, sont considérées comme le centre du foyer, dont elles doivent s’occuper avec soin. Cela sous-entend bien évidemment le devoir, essentiel, de maternité, d’où une très sévère condamnation de l’avortement (de 1942 à 1944, pas moins de 4000 femmes sont punies chaque année, pour la majorité des « faiseuses d’ange », dont Marie-Louise Giraud, seule femme guillotinée pendant la guerre, en 1943). S’éloigner de cet idéal féminin revient à mettre en danger la patrie car celle-ci a un besoin absolu des futures générations pour réussir la « Révolution nationale ».

Vichy se base donc sur la différence et la complémentarité des sexes : à la femme la sphère domestique ; à l’homme le travail mais aussi l’autorité familiale. Il est le paterfamilias.

Les femmes ne sont cependant pas condamnées à rester cloîtrées chez elles : elles détiennent aussi, pour celles qui le désirent, une place dans l’espace public, notamment au niveau associatif. Elles évoluent, pour la majorité d’entre celles qui s’engagent, dans le milieu chrétien, où elles œuvrent charitablement ou, au contraire, pour assurer leur propre destin. En effet, ces associations scoutes, totalement féminines et qui se développent depuis les années 20, ont pour objectif de donner aux jeunes filles une éducation civique et sociale. On leur enseigne à devenir autonomes car, depuis la Première Guerre mondiale, avant tout dans les milieux bourgeois, les jeunes femmes doivent être en mesure de pouvoir travailler et s’assumer par elles-mêmes. Ne voyons néanmoins aucun féminisme dans cet objectif : le mariage demeure un modèle de vie à adopter et est donc vivement encouragé ; par ailleurs, on incite bien souvent les jeunes filles à ne pas faire d’études trop « intellectuelles ». Il est nécessaire d’ajouter que ces mouvements scouts sont généralement pétainistes, même s’il en existe quelques-uns que l’on peut qualifier de résistants.

L’idéal de Vichy, fondé sur les valeurs de « Travail, Famille, Patrie », est-il cependant à la portée des Français et des Françaises qui vivent journellement l’Occupation (la zone libre est envahie par les Allemands dès le 11 novembre 1942) ?

Bien évidemment, un certain nombre de personnes privilégiées ou aux convictions pétainistes affirmées trouvent dans le régime l’aspect salvateur que ce dernier tente à tout prix d’insuffler. Mais pour un très grand nombre de Français, soumis à la dureté du quotidien, il en est tout autrement.

En effet, la vie de tous les jours est loin d’être une partie de plaisir. En plus de la présence pesante de l’occupant qui réquisitionne une partie des possessions et productions appartenant ou destinées aux Français, il faut faire face aux restrictions et pénuries de toutes sortes, surtout alimentaires et vestimentaires. La mise en place du système des tickets de rationnements, censés approvisionner en denrées de première nécessité telles que le pain, la viande ou le sucre, ne suffit pas à pallier les besoins des familles, surtout en milieu urbain. Les files d’attente devant les magasins sont longues, et bien souvent le résultat nul… Dans les campagnes, le manque, bien que réel, se fait tout de même moins sentir car depuis toujours, on vit pratiquement en autarcie : culture potagère, élevage de volailles et de lapins, cueillette, chasse, culture des céréales… La solidarité y est aussi plus forte du fait de la proximité villageoise : on ne se garde pas de venir en aide à son voisin ou aux membres de sa famille.

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File d'attente devant les magasins...

 

Les femmes, qu’elles résident en ville ou en milieu rural, sont au cœur de cette économie domestique puisque ce sont elles qui ont la gestion de tout ce qui a trait à la maison. Beaucoup ne peuvent par ailleurs compter que sur elles-mêmes, leur mari ayant été fait prisonnier et envoyé en Allemagne. Elles doivent développer toutes sortes de stratégies pour économiser, faire durer, créer du neuf avec de l’ancien et parfois recourir au marché gris ou au troc. Parallèlement, heureusement pour certaines d’entre elles, face à l’absence masculine et au manque général de main-d’œuvre, la loi de 1940 interdisant le travail des femmes mariées est levée en septembre 1942.

L’idéal vichyste, on le voit, est donc très éloigné des réalités quotidiennes de la majorité des Français, qui ont bien autre chose à penser que de répondre aux exigences idéologiques d’un régime qui, s’ils ne s’y opposent pas un minimum, ne ferait que les pousser à encore plus de restrictions.

Et, en effet, les contestations ne tardent pas à apparaître. Ce sont les femmes qui, en premier, « montent au front » : elles sont très nombreuses, dès 1940 et dans la France entière, à manifester dans la rue à cause de la pénurie alimentaire. Elles n’hésitent pas à se rendre devant les mairies et les préfectures pour afficher ouvertement leur mécontentement et demander le déblocage des stocks de denrées. Au début, elles ont souvent gain de cause. Mais dès l’hiver 1941-1942, Vichy prend des mesures punitives : les arrestations et les internements se multiplient. Ces moyens mis en œuvre pour étouffer ces rassemblements ne sont pas anodins : derrière ces femmes se cache l’un des plus grands ennemis du régime de collaboration, le Parti Communiste. C’est en effet lui, par le biais de ses militantes les plus actives et un presse clandestine, qui organise ce que l’on appelle « les manifestations de ménagères ». Les communistes, dont le but est de donner naissance à un mécontentement populaire général et de grande ampleur contre l’Etat vichyssois, ont effectivement bien ciblé en s’adressant aux femmes : elles représentent un potentiel d’action non négligeable puisque, comme nous l’avons vu, elles sont les premières concernées par le manque. Ces cortèges de femmes défilant dans la rue ne dénoncent donc pas seulement les difficultés du quotidien, elles remettent fortement en question la collaboration avec l’Allemagne nazie.

L’implication des femmes dans les manifestations de ménagères (qui est déjà un acte fort d’opposition en soi) va, pour certaines d’entre elles, représenter un véritable tremplin pour intégrer la Résistance. Il ne sera pas le seul, tant la Résistance féminine est diversifiée.

 

Les femmes dans la Résistance

 

Les femmes entrent tôt en Résistance, surtout dans le Nord, premier territoire touché par l’invasion allemande. Elles y sont même, au départ, majoritaires (en 1940, 23% des femmes du Nord-Pas-de-Calais sont résistantes, contre 13% des hommes). Cette région est en effet rattachée au commandement de Bruxelles et ce dernier est géré par un responsable possédant les pleins pouvoirs sur sa juridiction, Vichy n’intervenant pas dans cette partie du pays. La violence et la lourde présence de l’occupant incitent donc à un engagement très précoce.

La répression y est, par conséquent, aussi très dure. Le 17 septembre 1940, Blanche Paugan est condamnée à mort pour avoir coupé les lignes téléphoniques allemandes. Même si la sentence n’est pas exécutée, elle montre la volonté de rigueur des Allemands.

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Avis de peine mort sur la personne de Blanche Paugan

 

Les motivations incitant les femmes à intégrer la Résistance sont les mêmes que celles des hommes : refus de l’Occupation ; refus de l’armistice et donc de la défaite ; refus des mesures antisémites, restrictives et répressives. On agit aussi pour rendre service à un proche, une personne que l’on aime, un voisin, un collègue… Cependant, contrairement aux hommes, les femmes entrent rarement en Résistance par conviction politique (n’oublions pas qu’elles en sont exclues, puisqu’elles ne sont encore ni éligibles, ni électrices). Même au sein du Parti Communiste, pourtant vértitable vivier de Résistantes, elles restent au final assez peu nombreuses. Il est important par ailleurs de rappeler ici que la Résistance est un mouvement évidemment illégal, donc clandestin, induisant de nombreux risques. Les femmes y sont tout autant confrontées que les hommes. Les motivations doivent donc être profondes, l’engagement ne jamais se faire à la légère.

Comment intègrent-elles les différents réseaux ? La plupart des femmes s’enrôlent par l’intermédiaire de connaissances diverses, qu’elles soient issues de leur cercle familial, amical, associatif ou professionnel. Il est nécessaire de souligner dès à présent que l’engagement féminin au sein de la Résistance est avant tout une affaire de « quotidien ».

En effet, comme nous l’avons évoqué, la Résistance est secrète. Elle doit se cacher, rester discrète. Et quel endroit est le plus opportun pour protéger et assurer cette clandestinité ? Le foyer. Le domicile familial, sphère privée, est effectivement un des points névralgiques de l’organisation. Or, la femme est le centre de ce monde domestique. Elle se retrouve par conséquent impliquée, voire en est parfois l’initiatrice, dans de nombreux actes d’opposition à l’ennemi. Elle héberge (donc nourrit, habille et cache) et peut faire passer des clandestins en zone libre, que ces derniers soient Résistants, Juifs ou encore des aviateurs alliés ; elle cache des documents au sein de sa maison ; elle ravitaille les maquis alentours… Cette facette de la Résistance féminine est prépondérante en milieu rural, où les types d’actions cités sont facilités, la présence allemande étant moins pesante que dans les villes et la campagne offrant de nombreux lieux abrités et plus de nourriture.

Tous ces gestes résistants se font sous couvert d’une vie quotidienne banale. On fait passer tel enfant juif pour un neveu ou une nièce ; on cache tel document sous les couvertures du landau du bébé ; on profite d’un déplacement à pied ou en vélo pour aller porter un courrier important ou des vivres à un réseau caché dans les bois… Les femmes suscitent beaucoup moins la méfiance des Allemands que les hommes. Elles sont donc des maillons essentiels de la Résistance dite « de tous les jours ».

C’est justement parce que la suspicion envers les femmes est très limitée que les sphères d’action féminines se multiplient et se diversifient. En plus de cacher, de ravitailler et d’héberger, elles peuvent aussi distribuer et participer à la rédaction de tracts et de journaux clandestins, fabriquer de faux-papiers… On trouve de nombreuses femmes, travaillant dans l’administration, qui utilisent leur fonction de secrétaire pour créer des documents factices (état civil, papiers d’identité etc.) ou fournir des tickets de rationnements injustifiés. Le domaine des communications n’est pas en reste non plus : pendant toute l’Occupation, pas moins de 224 postières, téléphonistes et télégraphistes anonymes ont intercepté des messages allemands ainsi que des lettres de dénonciations de Juifs et de Résistants, sauvant ainsi des vies. Cette résistance du quotidien, anonyme et floue, difficilement quantifiable, est déterminante pour la Résistante dite, elle, « organisée et officielle », c’est-à-dire armée. Elle lui permet, au jour le jour, de survivre et de se concentrer sur ses projets de grande ampleur.

D’autres femmes, par ailleurs, se retrouvent agents secrets, dans les réseaux de renseignements ou dans l’organisation de filières d’évasion, dont elles sont parfois à la tête. C’est le cas de Marie-Louise Dissard du réseau Françoise, situé à Toulouse. Au départ, l’action de cette résistante de la première heure se borne à cacher et transmettre des documents importants, comme de nombreuses femmes le font déjà. Puis, en 1942, elle intègre le réseau d’évasion Pat O’Leary, spécialisé dans le sauvetage des aviateurs anglais et américains tombés sur le sol français, pour lequel elle commande la région toulousaine. Sa mission est de les héberger et les aider à rejoindre l’Angleterre. En 1943, suite à l’arrestation d’Albert Guérisse, chef de la filière tous secteurs géographiques confondus, Marie-Louise Dissard le remplace. Elle renomme le réseau, qui devient le réseau Françoise, et ne sauvera pas moins, au total, de 700 aviateurs alliés.

On le voit, certaines femmes parviennent à atteindre de hautes fonctions. Dans le domaine précis de l’opposition armée, elles sont très peu nombreuses. En effet, depuis toujours, la guerre est une affaire d’hommes. Même si la Résistance offre un domaine d’action inédit aux femmes, il n’en demeure pas moins que certaines portes leur restent fermées, ou durement accessibles. Les années 40 restent ancrées, malgré le contexte, dans un schéma culturel et social traditionnel : l’homme est le chef de famille travaillant à l’extérieur ; la femme, dépendante de ce dernier, reste au foyer et sans droit de vote.

On trouve pourtant quelques figures féminines à la tête de mouvements armés ou qui leur sont liés. Ainsi Claude Gérard, responsable des maquis dans sept départements du Sud-Ouest de la France, ou encore Marie-Madeleine Fourcade, à la tête du réseau Alliance. En 1941, cette dernière succède à Georges Loustaunau-Lacau, qui vient d’être arrêté. Dépendant de l’Intelligence Service britannique, Alliance est avant tout un réseau de renseignements déterminant pour l’organisation armée basée à Londres. Il compte aussi plus de 25% de femmes sur les 3000 membres qui le composent.  

En dehors des actions de grandes figures féminines telles que Bertie Albrecht  ou Danielle Casanova, respectivement co-fondatrice du mouvement Combat et militante communiste à l’origine de la création de divers comités féminins de résistance et soutenant la lutte armée, on trouve d’autres formes, plus rares et restreintes, de lutte contre l’occupant. Le cas de Rose Valland est, à ce propos, édifiant.

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Rose Valland

 

D’origine très modeste (son père est charron et sa mère est femme au foyer), Rose Valland doit à son intelligence et à son goût des arts une ascension professionnelle fulgurante. En 1940, elle est attachée de conservation au musée du Jeu de Paume, à Paris. Elle est alors témoin des spoliations des Allemands vis-à-vis des œuvres d’art des musées et des collections privées, notamment celles issues de grandes familles juives déportées ou ayant fui. Le musée du jeu de Paume étant le lieu de centralisation avant l’expédition en Allemagne, Rose Valland se donne alors pour mission de répertorier, en les notant sur des calepins, toutes les œuvres confisquées ainsi que leur destination exacte. Elle donne aussi des renseignements précieux, obtenus en écoutant les conversations des officiels allemands, aux Alliés pour éviter que ces derniers bombardent les lieux où sont cachées les œuvres. À la fin de la guerre, elle partira en Allemagne afin d’assurer le retour de ces dernières. Pour sauver ces nombreuses œuvres d’art, Rose Valland a fourni un travail long et minutieux. Elle a agi seule, discrètement.

On le voit, la Résistance des femmes, qu’elle que soit sa forme d’engagement, est bien réelle. Tout comme les hommes, elles prennent des risques, s’impliquent, défendent leur patrie.

Mais quelles sont les répercussions pour elles d’un tel engagement ?

 

Les conséquences de l’engagement résistant

 

Une chose est certaine : les femmes ont payé un lourd tribut pour leur volonté de lutte contre l’Occupation. Beaucoup d’entre elles y ont laissé leur vie : Bertie Albrecht est pendue le 31 mai 1943 ; Danielle Casanova meurt à Auschwitz le 9 mai de la même année. Et que dire de toutes ces anonymes, décédées en prison, fusillées, torturées ou mortes en déportation ? L’exemple, parmi de très nombreux autres, des employées des P.T.T. dont nous avons précédemment parlé est sur ce point révélateur : sur les 224 femmes ayant, d’une façon ou d’une autre, joué un rôle résistant, 98 furent déportées. 24 ne sont pas revenues, dont 6 juives qui furent gazées dès leur arrivée à Auschwitz.

 

Nombreuses sont aussi celles déportées à Ravensbrück, un camp de concentration exclusivement réservé aux femmes. Parmi les plus célèbres, on peut citer Germaine Tillion, Marie-José Chombart de Lauwe, Geneviève de Gaulle… Mais, encore une fois, il ne faut pas occulter toutes ces anonymes, très nombreuses, ces résistantes de l’ombre, du « quotidien ».

Une autre question peut par ailleurs être posée : le rôle des femmes dans la Résistance a-t-il changé un tant soit peu leur place dans la société à la Libération ?

Au premier abord, on pourrait répondre favorablement à cette interrogation. En effet, le droit de vote leur est accordé en 1944. Par ailleurs, quelques femmes entrent dans la vie politique, féminisant ainsi les assemblées, comme le Parlement, et répondant aux besoins de mandats locaux. La grande majorité d’entre elles sont issues de la Résistance.

Il est néanmoins important de tempérer ces nouveaux acquis. En effet, le droit de vote n’est pas une conséquence directe et spontanée de leur engagement, puisque la question sur leur statut à ce niveau était déjà posée avant (et même pendant) la guerre. Il est par contre évident que leur implication dans la Résistance y a joué un rôle déterminant, voire même a précipité la décision finale.

Pour ce qui est de leur éligibilité et leur présence au sein des organisations politiques, l’engouement d’après-guerre s’éteint rapidement. En 1946, les sénatrices élues sont 22. En 1948, elles ne sont plus que 13, pour descendre au nombre de 9 en 1952. Par ailleurs, les domaines qui leur sont réservés restent très « féminins » : la santé, la famille, l’enfance, le logement.

Autre fait notable : sur les 1036 Compagnons de la Libération ayant obtenu la Croix de la Libération, on ne compte que 6 femmes... On y retrouve Bertie Albrecht, mais aussi Laure Diebold (secrétaire de Jean Moulin et agent de liaison), Marie Hackin (qui organise le Corps féminin de la France Libre), Marcelle Henry (membre du réseau d'évasion VIC), Simone Michelle-Lévy (une des résistantes des P.T.T.) et Emilienne Moreau-Evrard (agent du réseau Brutus). La plupart d'entre elles ont obtenu la Croix de la Libération à titre posthume.  

Comment expliquer cette sous-représentation des femmes, dans la société en général, et dans la politique en particulier ?

Il est absolument nécessaire de le souligner : le problème vient avant tout des femmes elles-mêmes. L’immense majorité d’entre elles considèrent que la Résistance n’a été qu’une parenthèse, qu’elles ont fait leur devoir et qu’il est temps pour elles de retourner dans leur foyer. D’ailleurs, tout le monde souhaite ce retour « à la normale » et faire de la guerre un mauvais souvenir. Les femmes ne remettent donc pas en question leur place dans une société où, il faut bien le dire, le partage des rôles dans la vie quotidienne est encore bien loin d’être égalitaire.

En effet, le monde dans lequel elles évoluent ne les aide pas non plus à s’émanciper. L’image de la mère de famille est encore écrasante. Cette norme va s’accentuer dans les années 50, avec le baby-boom : on fait beaucoup d’enfants, les femmes doivent donc demeurer plus que jamais au sein de leur maison. Il faudra attendre les années 70 pour que le tournant majeur des rapports sociaux de sexe ait lieu.

 

Avant de clôturer cet article, je voudrais préciser que son objectif n’a pas été de sous-estimer le rôle des hommes dans la Résistance, tout aussi essentiel, mais de mettre en évidence celui des femmes, trop longtemps occulté, alors qu’elles ont pris les mêmes risques et y ont beaucoup laissé d’elles-mêmes. Certes, elles étaient moins nombreuses que les hommes, mais leur histoire mérite d’être (re)connue. L’histoire de la Résistance serait incomplète et malhonnête si les femmes en restaient exclues.

Par ailleurs, cet article est loin d’être exhaustif tant le champ de la Résistance des femmes est large (et dépasse largement les frontières françaises), personnel (il n’y qu’à voir les différents témoignages et expériences de celles et ceux qui l’ont vécue) et encore relativement inexploré. Les historiens tentent, peu à peu, de combler ce vide.

 

Sources :  

- Colloque du Sénat  du 27 mai 2014 : Femmes Résistantes (revoir l'intégralité ici)

- BERTIN Célia, Femmes sous l'Occupation, Stock, 1994.

- COLLINS WEITZ Margaret, Combattantes de l'ombre, Histoire des Femmes dans la Résistance, Albin Michel, 1997.

- THIBAULT Laurence (dir.), Les Femmes et la Résistance, La Documentation française/AERI 2006, collection "Cahiers de la Résistance".

- Articles de la revue CLIO, "Résistances et Libérations en France", en ligne ici

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 14:08

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Deuxième château le plus visité de France après Versailles, Chenonceau est une merveille de la Renaissance. Outre son architecture unique (il enjambe le Cher), le cadre vaste et verdoyant dans lequel il est situé invite au calme, à la méditation et aux promenades. Pourtant, il connut tout au long de son existence les soubresauts de l’Histoire : guerres de religion, Révolution Française, hôpital pour blessés de guerre en 14-18, occupation allemande pendant la seconde guerre mondiale… Il fut aussi l’objet constant de constructions, rénovations, aménagements et autres améliorations. À leur tête : des femmes. Qu’elles en furent ou non les propriétaires directes, ce sont elles, toujours, qui eurent pour lui les projets les plus fous, ou au contraire les plus modestes. De personnalités différentes, parfois même diamétralement opposées, ces femmes ont néanmoins un point commun, et non des moindres : leur amour  inconditionnel pour Chenonceau…

 

 

La transformation du château médiéval : Catherine Briçonnet.

 

Le château primitif de Chenonceau, une forteresse médiévale, date du 13è siècle. Bâti par la famille Marques dans le but de gérer les flux commerciaux du Cher, il demeure entre les mains de ces derniers jusqu’au 15è siècle. C’est en effet dès 1496 qu’il fait son entrée dans ce que l’on pourrait qualifier de « lignée féminine » : à partir de ce moment, et ce jusqu’au 20è siècle, ce sont uniquement des femmes qui entretiennent et embellissent le château.

 

La première figure de cette « lignée » se nomme Catherine Briçonnet. On ne sait que très peu de choses d’elle. Fille de Guillaume Briçonnet, qui fut au service du roi de France au sein de la haute administration des finances puis cardinal ainsi qu’évêque de Meaux et de Nîmes, elle épouse Thomas Bohier, surintendant des Finances de Louis XII en Italie. Tout juste anobli, passionné d’architecture et d’art italiens, Thomas ressent le besoin de posséder un château en France. Il jette alors son dévolu sur la forteresse médiévale des Marques. Il fait là un choix judicieux : les propriétaires sont en effet très endettés, et se voient dans l’obligation de céder leur propriété aux Bohier en juin 1496, pour 7374 livres 10 sols tournois.

 

C’est sans compter sur une femme, une autre Catherine : Catherine Marques, qui refuse de voir le patrimoine familial s’envoler. Elle fait appel au droit de retrait lignager : tout parent d’un vendeur, jusqu’au dixième degré, peut revendiquer l’héritage du bien au prix conclu. Ayant donc la primauté sur la propriété du château, elle s’y installe. Pour un temps limité. En 1513, la puissance et la fortune des Bohier se sont élargies et Catherine Marques, acculée, est contrainte de vendre définitivement. Le montant de la transaction est deux fois plus élevé que la première fois : 15 641 livres.

 

La première volonté des Bohier est extrême : ils désirent raser totalement la forteresse. Finalement, ils épargnent le donjon, que l’on peut encore admirer aujourd’hui. Pour construire le nouveau château de Chenonceau, ils font appel aux meilleurs architectes du temps, venus d’Amboise et de Tours. Mais Thomas est vite rappelé à ses devoirs auprès du roi : François Ier le demande pour gérer les finances du duché de Milan qu’il vient tout juste d’acquérir après sa victoire de Marignan. C’est donc Catherine Briçonnet, épouse Bohier, qui se retrouve à la tête des colossaux travaux de construction.

 

Femme de goût, vive et intelligente, elle mène ce projet avec brio, au point de veiller elle-même au chantier. Elle s’installe dans la vieille tour médiévale, qu’elle a fait aménager et rénover. Issue d’une grande famille bourgeoise de mécènes passionnés, elle a une idée précise de ce qu’elle désire : un château intime. Pour cela, elle organise l’espace d’une façon tout à fait novatrice : à chaque étage, un long et large couloir distribuera quatre pièces (deux de chaque côté, communiquant entre elles) ; chaque chambre sera agrémentée d’une tourelle servant de garde-robe, de cabinet de repos ou de pièce d’étude ; de très grandes fenêtres, ayant toutes vue sur le Cher, permettront à la lumière d’entrer facilement, faisant du château une demeure claire et rayonnante ; les cuisines seront spacieuses et modernes.

 

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La vieille tour médiévale

 

Les travaux durent neuf ans, de 1513 à 1521, années au cours desquelles Catherine met parallèlement plusieurs enfants au monde. Mais en 1524, Thomas Bohier, alors lieutenant-général du roi en Italie, meurt. Le 5 novembre 1526, c’est au tour de Catherine de trépasser, dans son hôtel de Tours.

 

Femme de caractère, Catherine Briçonnet-Bohier, très méconnue tant le château de Chenonceau colle à la peau de deux autres femmes, Diane de Poitiers et Catherine de Médicis, mérite une place de premier ordre dans l’histoire du joyau de la Renaissance : ses idées pionnières, son ouverture d’esprit et son goût pour les arts ont fait de la vieille forteresse médiévale une véritable merveille architecturale, célèbre aujourd’hui dans le monde entier.

 

 

Chenonceau, cadeau d’un amour royal : Diane de Poitiers, favorite de Henri II

 

DianedePoitiers

Ses parents décédés, Antoine Bohier hérite de Chenonceau. Ce dernier ne reste cependant pas longtemps dans le patrimoine familial. Une triste affaire de malversations, à laquelle le grand-oncle d’Antoine, Jacques de Beaune de Semblançay, en tant que surintendant et gouverneur des Finances, n’est pas étranger, va déclencher la mainmise royale sur le domaine.

 

En effet, accusé d’escroquerie, Jacques de Beaune est condamné à la pendaison. Son petit-neveu, général des Finances et gouverneur de Touraine, n’est pas impliqué mais subit de grosses conséquences : redevable d’une colossale somme au Trésor pour pallier aux agissements de son grand-oncle, il propose alors au roi la cession de Chenonceau. François Ier accepte. Le château entre dans le giron royal le 20 mai 1535.

 

Ce n’est pourtant pas le roi qui va donner toute sa beauté et sa grandeur à la fastueuse demeure. Encore une fois, c’est une femme qui va en être à l’origine. Cette femme, c’est la fameuse, la belle et l’irremplaçable Diane de Poitiers, maîtresse favorite de Henri II, fils de François Ier.

 

L’histoire de Diane de Poitiers est unique. Pendant vingt ans, celle que l’on nomme « la plus que reine » garde un ascendant sans précédent (et il n’y a d’ailleurs pas d’autre exemple comparable ensuite dans l’Histoire de France, sauf peut-être celui de la marquise de Pompadour…) sur le roi. Fou amoureux, ce dernier, pourtant de vingt ans son cadet, cède à toutes les demandes de celle qu’il considère non seulement comme son amante mais aussi comme sa conseillère, sa confidente, sa complice.

 

Henri et Diane de Poitiers se rencontrent pour la première fois en mars 1526. À ce moment-là, Henri est âgé de 7 ans, Diane 27 ans. Le contexte politique est agité : François Ier vient d’être capturé à Pavie par Charles Quint. Pour assurer sa liberté, ses deux fils doivent être confiés à l’empereur d’Espagne en tant qu’otages. La légende raconte qu’avant ce départ forcé, Diane de Poitiers aurait réconforté le petit Henri, apeuré, et que ce dernier n’aurait jamais oublié ce geste protecteur durant sa captivité, qui dura quatre ans.

 

Mais qui est Diane de Poitiers ? Née le 9 janvier 1500, ses parents, Jean de Poitiers et Jeanne de Batarnay, issus de la noblesse provençale (et non poitevine, malgré leur nom), sont des proches de la royauté. Orpheline de mère à l’âge de six ans, Diane est confiée à Anne de Beaujeu, sœur de Charles VIII. C’est cette dernière qui suggère son mariage avec Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie. Âgée de quinze ans seulement, Diane épouse donc en 1515 ce vieil homme, de quarante-et-un an son aîné et dont le physique disgracieux contraste fortement avec la beauté de sa jeune femme… Malgré ces différences, le couple s’entend bien et se respecte. Diane, qui pourrait pourtant user de son pouvoir de séduction, est une compagne fidèle, soucieuse de son image de femme digne, ayant le sens du devoir. L’union est même féconde : deux enfants naissent de ce duo atypique. La rumeur selon laquelle Diane aurait été la maîtresse de François Ier est donc purement fictive. En fait, Diane est consciente des bénéfices que lui offre le prestige de son mari à la Cour. D’abord dame d’honneur de le reine Claude, elle est ensuite celle de la mère du roi, Louise de Savoie. Son unique but est de montrer l’image d’une femme respectable, image qui ne pourra, selon elle, que servir ses intérêts.

 

En 1530, les enfants royaux sont libérés. Revenu à la Cour, Henri, âgé de onze ans, est aussitôt l’objet de projets de la part de son père. Ce dernier, en effet, souhaite son union avec Catherine de Médicis. Le but est évidemment politique : il désire reconquérir l’Italie avec l’appui du pape Clément VII, Jules de Médicis. Pour Diane, ce mariage serait le bienvenu : Catherine est sa cousine, et elle voit là l’opportunité d’intégrer la famille royale.

 

Ce dessein n’est cependant pas accepté par tout le monde à la Cour, y compris par Henri. En effet, Catherine n’est pas de sang royal, ce qui choque une grande partie de l’aristocratie. François Ier, quant à lui, n’y voit rien d’offusquant : Henri n’étant pas l’aîné, il n’est pas censé hériter de la couronne de France. Il peut donc se marier avec une jeune femme socialement inférieure. Reste à convaincre son jeune fils… Le roi en charge alors Diane de Poitiers, en qui il a toute confiance. Cela devra passer par une bonne éducation, d’autant plus que le garçon en a grand besoin : après quatre ans passés en qualité d’otage, il est nécessaire de le « civiliser ».

 

Commence dès lors l’une des plus grandes histoires d’amour de l’histoire de la royauté. Chaste, au départ, bien entendu. Henri, de nature timide et rêveuse, et devant l’attention et la beauté de sa préceptrice, s’attache de plus en plus à elle. Lors de tournois, c’est devant elle qu’il incline sa lance et sa bannière. Autant dire qu’il n’a d’yeux que pour son éducatrice, et cet amour, pour le moment unilatéral, s’amplifie avec le temps.

 

L’année 1531 marque un tournant. Louis de Brézé, très malade, succombe. Diane revêt son habit de deuil (qu’elle ne quittera plus) et se retire quelques temps dans son château d’Anet, avant de revenir à la Cour, suite au décès de Louise de Savoie. Parallèlement, le mariage entre Henri et Catherine de Médicis devient un projet concret. En 1533, cette dernière arrive en France. C’est à Marseille qu’Henri et elle se rencontrent et que le mariage a lieu, le 28 octobre. Henri, réticent devant le physique ingrat de son épouse, ne lui fait pas au départ très bon accueil. Sous l’insistance de Diane, et pour lui plaire, il consent à faire des efforts, qui paraissent si naturels que Catherine, sous le charme, tombe amoureuse du jeune homme.

 

L’Italienne n’est cependant pas naïve. Elle sait que ses origines bourgeoises sont très mal considérées à la Cour, et elle s’empresse de faire bonne impression et de se montrer digne de la chance qui lui est offerte. Sa nature joyeuse et positive charme François Ier, moins Henri, qui ne pense qu’à Diane. Catherine n’est pas dupe et souffre de la situation, en silence.

 

Le 10 août 1536, le destin bouscule ce qui paraissait jusque là évident : le dauphin meurt. Henri sera donc roi, Catherine reine. Et Diane ? Elle voit là l’occasion unique d’occuper une place inestimable auprès du futur souverain, qu’elle sait amoureux d’elle. On pense généralement qu’elle devient sa maîtresse en 1538. La date n’est pas certaine, tant les deux amants restent discrets. D’ailleurs, jamais ils ne montreront en public la moindre impudence. Néanmoins pour Diane, qui n’a connu charnellement que son vieux mari, sa liaison avec Henri est très certainement une renaissance, d’autant plus que le jeune homme est loin de manquer de charme.

 

Catherine de Médicis endure difficilement l’ascendant de Diane sur son mari mais ne dit rien. En effet, après cinq ans de mariage, aucun enfant n’a encore vu le jour et la menace de la répudiation pèse sur elle. C’est sans compter sur l’affection que François Ier lui porte : il préfère attendre. Catherine, quant à elle, ne reste pas inactive : elle multiplie les traitements tels que les infusions de pattes de belette, urine de mûle… Ce régime peut nous paraître aujourd’hui totalement décalé et risible, mais à cette époque, on pensait réellement au pouvoir de tels breuvages ! Diane, de son côté, encourage Henri à coucher chaque soir auprès de son épouse. Les médecins proposent des changements de positions sexuelles… Laquelle de ces solutions fut la bonne ? On ne peut le dire, mais toujours est-il que le 16 janvier 1544, enfin, Catherine de Médicis met au monde un garçon, François, le premier d’une très longue lignée. En effet, en onze ans, le couple royal n’aura pas moins de… dix enfants !

 

Diane joue un rôle primordial dans le rapprochement d’Henri et Catherine. Elle incite son amant à honorer régulièrement son épouse. Elle s’occupe aussi de l’éducation de leur progéniture : c’est elle qui choisit précepteurs et nourrices. Constamment consultée, elle jouit d’un pouvoir et d’une ascendance auxquels elle trouve un intérêt inestimable.

 

Le 30 mars 1547, François Ier meurt, Henri devient roi. Diane se retrouve propulsée favorite royale… et compte bien le rester. Pour cela, elle influence Henri sur diverses questions politiques : elle fait, entre autres, intégrer les Guise, ennemis du principal conseiller du roi, Montmorency, au Conseil. Elle profite aussi du renvoi de sa rivale de toujours, la duchesse d’Etampes, maîtresse de François Ier, pour bénéficier de ses biens. Henri II la comble toujours plus, surtout financièrement : Diane est bientôt à la tête de domaines, issus la plupart du temps d’expropriations. Femme d’affaires implacable, cupide, sa fortune devient très vite considérable.

 

Chenonceau va bientôt faire partie de ce patrimoine. Diane rêve de posséder la propriété, Catherine aussi… Henri II fait rapidement son choix : il souhaite offrir le château à sa maîtresse. Mais les choses ne sont pas aussi simples. En effet, Chenonceau ne peut être cédé puisqu’il appartient à la royauté et est donc inaliénable. Qu’importe, Henri contourne le principe : par un édit de 1539, il en fait un bien privé et le donne à Diane sous le prétexte des bons et loyaux services rendus par son époux, Louis de Brézé, à la couronne.

 

Diane, dont la passion et l’intérêt pour Chenonceau sont évidents, a néanmoins peur des contestations et la joue fine : elle s’aperçoit en effet qu’en 1535, le domaine a été acheté trop cher à la famille Bohier. La transaction est donc annulée et le fils de Catherine Briçonnet se voit contraint de récupérer sa propriété et de rembourser les 90 000 livres de trop-perçu. Or, Diane est bien consciente qu’il ne peut restituer une telle somme. Le château est donc remis en vente et la favorite peut enfin, pense t-elle, se porter acquéreur. Elle l’achète, mais Antoine Bohier fait de la résistance : il conteste la baisse de l’estimation. Chenonceau est alors mis en adjudication. Le procès dure 8 ans. C’est seulement le 8 juin 1555, en trois criées, que Diane acquiert le domaine, définitivement cette fois, pour 50 000 livres.

 

Ces longues années de procédure ne l’ont toutefois pas empêchée d’habiter le château (elle occupe le rez-de-chaussée), de le rénover (il est alors dans un état de délabrement avancé) et de jouir des revenus de ses vignes, fermages, moulins et prés. Diane participe activement à la gestion de Chenonceau, au point de vérifier elle-même les comptes du régisseur. Dès 1551, elle s’attèle aux jardins : elle fait planter fleurs et arbres en contrebas de la bâtisse et fait encadrer ce parterre de terrasses. Son choix se porte sur les arbres fruitiers, environ deux-cent pruniers et cerisiers, mais aussi aubépines, noisetiers, rosiers, groseilliers puis, un peu plus tard, des plants rares tels que pêchers, abricotiers, melons, concombres et artichauts, offerts par l’archevêque de Tours. En 1554, ce sont cent cinquante mûriers qui sont implantés dans le but de développer la culture de la soie. Diane, dont l’esprit est pragmatique, a toujours l’objectif de joindre l’utile (et surtout l’aspect financier) à l’agréable…

 

Son désir est aussi de donner de fastueuses fêtes à Chenonceau. Pour cela, elle charge son architecte, Philibert de l’Orme, de construire une salle de bal plutôt particulière : le but est de bâtir tout d’abord un pont de soixante mètres de long et six mètres de large sur le Cher, en prolongement de la bâtisse principale, puis d’y édifier une pièce aux mêmes dimensions avec un balcon au bout, pour « prendre l’air ». Le pont voit le jour, mais les travaux s’arrêteront là : en 1559, c’est la chute de « la plus que reine ».

 

En effet, Henri II meurt subitement le 10 juillet suite à un tournoi au cours duquel son œil gauche a été transpercé par la lance de son concurrent. Catherine de Médicis a trop longtemps retenu sa haine pour sa cousine et la chasse littéralement de la Cour. Elle fait néanmoins preuve de clémence en lui laissant la totalité de ses immenses biens, excepté… Chenonceau. Elle propose en effet à Diane de l’échanger contre le château de Chaumont.  Cette dernière accepte immédiatement, tout d’abord trop heureuse de l’indulgence de la reine-mère, mais aussi par avidité : Chaumont et ses terres valent le double !

 

Diane de Poitiers meurt le 26 avril 1566 dans son château d’Anet, où elle s’était retirée.

 

 

Chenonceau, outil politique de Catherine de Médicis

 

Catherine de Medicis veuve

Chenonceau : pour Catherine, posséder ce bien, c’est prendre sa revanche sur celle qui a causé son malheur conjugal. Symbole de la passion de Henri pour Diane, il est désormais sien et n’abritera dorénavant plus d’amours illégitimes.

 

C’est en effet avec Catherine de Médicis que Chenonceau devient réellement un lieu de pouvoir. Avec la mort de son époux, la reine se retrouve au cœur de la politique : son fils François II, à qui le rôle de roi pèse énormément, charge sa mère de mener les affaires du royaume à sa place. La reine-mère se rend donc au Louvre, alors centre de la royauté, et prend son nouveau  rôle à bras-le-corps

 

On pense généralement que Catherine de Médicis était une femme avide de pouvoir, impitoyable, usant de violences et de manigances pour exercer sa fonction de régente dans un seul intérêt : le sien. Les historiens s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il n’en était rien. C’est au contraire l’amour maternel, et non le désir de toute-puissance, qui motivait la reine-mère dans ses actions politiques. Car s’il y a une chose qui définit bien Catherine de Médicis, c’est l’adoration inconditionnelle qu’elle porte à ses enfants, et en  particulier à ses fils, destinés à régner.

 

Mère attentionnée, parfois jusqu’à l’étouffement, son objectif unique est d’offrir à ses enfants un royaume uni et en paix. La tâche est ardue. Le Trésor est vide et le protestantisme prend de plus en plus d’ampleur. La royauté doit sans cesse faire face à des luttes de factions, au sein-même de la Cour. Catherine garde toujours un œil averti sur les Guise, fervents catholiques qu’elle caresse dans le sens du poil, et sur les Bourbons, à tendance huguenote, dont les conspirations permanentes l’inquiètent.

 

C’est justement un de ces complots, fomenté par Louis de Condé, qui est déjoué en mars 1560. Désirant mettre Antoine de Bourbon, roi de Navarre, sur le trône de France, les conjurés prévoient d’éliminer les Guise et d’enlever François II. La tentative échoue, et Catherine se montre intransigeante : elle envoie à l’échafaud cinquante-sept chefs rebelles sur la place d’Amboise. Le triste et éprouvant spectacle des exécutions, auquel toute la Cour est obligée d’assister, dure une journée entière. La reine-mère ne montre aucun sentiment et reste dure : la légende de la Reine Noire est née. Pourtant, Catherine ne verse pas le sang de gaieté de cœur. Par cette radicalité, ce qu’elle souhaite avant tout, c’est protéger le pouvoir royal, et donc sa famille. Pour cela, elle doit faire preuve de fermeté et ne présenter aucune faiblesse.

 

Le lendemain de ce terrible événement, Catherine de Médicis quitte Amboise pour Chenonceau, où elle doit organiser une fête en l’honneur de François II et son épouse Marie Stuart, fête où toute la Cour doit être présente. La scénographie est grandiose : présence des poètes Ronsard, Dorat et Jodelle ; parc entièrement décoré d’obélisques, de fontaines, de statues, de colonnes… Trois arcs de triomphe sur lesquels sont écrits des poèmes et maximes d’auteurs romains et grecs anciens ainsi que les armes du roi, des reines et des princes royaux, sont installés devant le château. Le vin, issu des vignes de la propriété et symbole de prospérité et de joie, est abondant... On voit là le rôle politique de Chenonceau : sous couvert de somptueuses festivités, Catherine de Médicis désire faire passer le message d’un pouvoir royal fort ainsi que son souhait de parvenir à la paix au sein du royaume.

 

La tâche va s’avérer difficile et les difficultés ne faire que s’amonceler. En premier lieu, le 15 décembre 1560, François II meurt dans les bras de sa mère, à l’âge de seize ans seulement. Le nouveau roi, Charles IX, n’a que dix ans et demi : Catherine de Médicis devient officiellement régente. Mais elle craint les Bourbons et leurs manigances, d’autant plus qu’Antoine de Bourbon est théoriquement en droit de réclamer la régence aux Etats Généraux. Elle choisit donc l’anticipation : elle offre à son ennemi la lieutenance générale du royaume et libère son frère, emprisonné pour un énième complot contre la couronne. Elle ménage aussi Condé en ordonnant à Chenonceau, une fois encore, des fêtes dans les jardins qu’elle vient d’aménager et, connaissant sa faiblesse en la matière, en lui offrant des maîtresses sur un plateau. Le 13 avril 1563 est notamment organisé l’accueil du cortège royal avec une mise en scène destinée à combler les gentilshommes que Catherine désire neutraliser : quatre-vingt jeunes femmes de bonne famille, vêtues en nymphes (autant dire très légèrement…), ont pour charge de s’« occuper » de ces messieurs…

 

Chenonceau devient donc le lieu de toutes les festivités. Le cadre est effectivement idyllique et se prête aux réjouissances extérieures. Sur les bords du Cher ont été plantés chênes, pins, ifs, buis, lauriers entre lesquels coulent des petits ruisseaux et sont disposées des fontaines. La grotte de Diane, dite Fontaine du Rocher, est agrémentée de terrasses, de jets d’eau, de vasques et d’animaux en terre cuite tels que grenouilles, tortues, écrevisses… On chasse, on profite de la musique, on assiste à de splendides feux d’artifice…

 

Le château reste cependant trop petit et peu confortable pour accueillir toute la famille royale et sa suite dans de bonnes conditions. Catherine de Médicis décide dont d’entreprendre de grands travaux d’amélioration dans le but d’en faire une véritable résidence. Son plus grand projet est de terminer ce que Diane de Poitiers n’a pu achever : faire du pont une grande galerie couverte. En 1577, c’est chose faite : le lieu est désormais clos ; dix-huit hautes fenêtres garnies de vitraux font entrer intensément la lumière ; deux grandes cheminées magnifiquement sculptées, situées à chaque extrémité, offrent des coins de chaleur. La reine-mère fait aussi décorer les appartements déjà existants en faisant peindre les plafonds, recouvrir les murs de tapisseries et agrémenter les fenêtres de vitraux. Elle fait par ailleurs ajouter des meubles et des objets décoratifs tels que miroirs, verreries de Venise, porcelaines, statuettes… Dans la petite librairie, elle installe de précieux ouvrages. Mais, dès 1787, les travaux s’arrêtent : en effet, les revenus de la propriété royale sont insuffisants pour couvrir la totalité des colossaux projets de Catherine. De plus, la reine-mère commence à montrer des signes de fatigue. Usée par les incessantes et menaçantes intrigues politiques de la Cour, intrigues auxquelles sont d’ailleurs souvent mêlés ses enfants qui ne la ménagent aucunement, sa santé décline peu à peu et elle meurt à Blois le 5 janvier 1589 d’une pleurésie.

 

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La grande galerie

 

Nous ne pouvons terminer ce chapitre sur Catherine de Médicis sans revenir et insister une nouvelle fois sur son rôle essentiel dans le maintien de la paix au sein du royaume de France. Loin de l’image d’Epinal d’une femme cruelle et avide de pouvoir, on est plutôt tenté d’admettre que son unique désir était de voir un pays religieusement et politiquement uni, où ses fils pourraient régner sans être constamment menacés. Le 8 août 1570, notamment, la reine-mère organise la paix de Saint-Germain, où la liberté de conscience est octroyée aux protestants. Le 18 août 1572 et malgré le scandale que l’événement suscite, elle marie sa fille Marguerite de France, catholique, à Henri de Navarre, protestant.

 

Cette union, au lieu de créer le climat d’apaisement souhaité par Catherine, ne fait qu’accentuer les haines. Le 22 août 1572, l’amiral de Coligny, adepte de la Réforme et proche de Condé, échappe de peu à un assassinat, mais il sera massacré, comme des centaines d’autres protestants, lors de la nuit de la Saint-Barthélemy, deux jours plus tard.

 

Catherine de Médicis peut-elle être mise totalement hors de cause de ces violents événements ? Evidemment non, puisque, malgré une influence déclinante sur ses enfants et notamment sur Charles IX, elle reste au centre du pouvoir. Elle aurait vraisemblablement donné son accord dans le projet du meurtre de Coligny, par peur d’un nouveau complot contre la royauté. Difficile par contre d’affirmer que le massacre de la Saint-Barthélemy est à son initiative. Visiblement, il n’en est rien. Certainement est-elle au courant du dessein initial, à savoir supprimer les chefs protestants uniquement, et sans doute se retrouve t-elle totalement dépassée, voire horrifiée, par l’ampleur d’un massacre qui se généralise dans toute la ville puis dans toute la France, et qu’elle n’a pas souhaité, mais elle n’en est aucunement l’instigatrice. La légende de la Reine Noire, longtemps véhiculée par les historiens eux-mêmes, ne reste donc… qu’une légende.

 

En savoir plus sur Catherine de Médicis : http://www.histoire-des-femmes.com/article-catherine-de-medicis-une-reine-diabolique-64478711.html

 

 

Chenonceau, refuge du chagrin de Louise de Lorraine

 

424px-Clouet_Louise_Lorraine.JPGEn 1589, à la mort de Catherine de Médicis, la France a pour roi un autre de ses fils : Henri III (Charles IX est mort en 1574). Ce souverain, l’enfant préféré de la défunte, suit rapidement sa mère dans la tombe : il meurt le 2 août 1589 suite au coup de poignard que lui a infligé Jacques Clément, un moine partisan de la Ligue. Le roi laisse une veuve éplorée : Louise de Lorraine.

 

Louise de Lorraine est une exception dans ce contexte agité, fait de manigances, de conjurations, de meurtres, de conflits… C’est une jeune femme douce, calme, pieuse, qui ne s’intéresse aucunement aux affaires politiques. Ces qualités la font apprécier de Catherine de Médicis, qui lui lègue le château de Chenonceau.

 

Le destin matrimonial de Louise de Lorraine est aussi assez atypique : c’est sa ressemblance avec l’épouse du prince de Condé, Marie de Clèves, qui va précipiter son union avec Henri III.

 

En effet, alors qu’il n’est pas encore roi de France, Henri d’Anjou tombe très amoureux de la belle Marie, elle aussi pieuse et fidèle à son époux. Lorsqu’il rencontre Louise de Lorraine au cours de son voyage vers la Pologne, il est frappé par ses traits, à ses yeux en tout point communs à ceux de son amour impossible. Il désire donc l’épouser et l’union a lieu le 15 février 1575.

 

Louise de Lorraine tombe très vite sous le charme de son époux. Plutôt bel homme, raffiné, celui-ci se montre plein d’égards envers elle. Cette entente conjugale porte bientôt tous les espoirs : en 1576, la reine tombe enceinte, mais le bonheur est de courte durée. Sa fausse couche la rend définitivement stérile. Malgré ce handicap, Henri III ne pensera jamais à répudier son épouse, à laquelle il est très attaché. Par ailleurs, il a de très nombreuses maîtresses qui le comblent. Cette situation est source de souffrance pour la reine et malgré la discrétion de Henri qui tente de la ménager, elle n’est pas dupe.

 

Lorsqu’elle apprend la nouvelle de l’assassinat de son mari, Louise se trouve à Chenonceau. Elle ne quittera plus le château. Elle se vêt d’une robe de deuil en satin blanc et reste recluse une grande partie de la journée dans sa chambre, située entre la librairie et la chapelle, qu’elle aménage de façon plutôt lugubre : tout y est sombre et noir (murs, plafond, tentures, meubles). Parallèlement, Louise se met à vouer un culte à Henri III par d’incessantes prières pour le repos de son âme.

 

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La chambre de Louise de Lorraine à Chenonceau

 

Il serait néanmoins réducteur de penser que Louise de Lorraine ne se résume qu’à une simple dévote désespérée passant son existence à pleurer son époux défunt. Au contraire, c’est une femme très cultivée qui consacre la majeure partie de son temps à lire, en particulier des ouvrages historiques ainsi que des auteurs grecs et latins. Elle écrit aussi beaucoup et reste entourée par une petite cour fidèle. Simultanément, elle se bat pour que les responsables de l’assassinat de Henri III soient punis. C’est dans ce but qu’en 1593, elle demande à être reçue par Henri IV, qui lui accorde une entrevue. Malgré une certaine affection pour elle, le nouveau roi refuse d’inculper les chefs ligueurs qu’il ne veut pas se mettre à dos : la paix du royaume, que tout comme Catherine de Médicis il recherche à tout prix, serait trop menacée.

 

Louise mène donc une vie calme et austère à Chenonceau. Mais ce dernier n’est pas un simple refuge pour elle : il est aussi une charge. La vie de fêtes que Catherine de Médicis y organisait n’a fait que cumuler les dettes et en tant qu’héritière, Louise de Lorraine se trouve vite acculée de toutes parts par des créanciers avides. Or, il s’avère que la veuve ne peut, par un refus obstiné du Parlement, bénéficier de son douaire. Seuls les revenus de Chenonceau lui assurent donc le minimum vital. Henri IV tente de l’aider en lui octroyant une petite rente qu’il prélève sur ses propres deniers, mais Louise le dépense en bonnes œuvres… Et, le 5 décembre 1597, le Parlement la menace de saisir le château ainsi que toutes les terres attenantes.

 

Le salut ne tarde pas à venir. Encore une fois, c’est une femme qui va en être à la source. Gabrielle d’Estrées, alors favorite de Henri IV, propose à Louise de racheter Chenonceau. En échange, l’épouse de Henri III pourra bénéficier de l’usufruit.

 

Cet altruisme n’est qu’apparent. Ce n’est pas par simple charité que Gabrielle d’Estrées décide de sortir Louise de Lorraine de cette impasse financière. Son ambition est tout d’abord de devenir reine de France. Très amoureux, Henri IV envisage en effet de rompre son mariage avec Marguerite de Valois. Il faut donc à la jeune femme un château digne de son futur rang… Enfin, en s’attirant la gratitude de Louise, elle espère que cette dernière serve d’intermédiaire dans la réconciliation entre son frère, le duc de Mercœur, fervent ligueur qui tient la Bretagne, et le roi. C’est chose faite : Mercœur capitule en 1598 et accepte les conditions proposées officieusement par Gabrielle d’Estrées : sa fille, Françoise de Lorraine, épousera César, l’enfant illégitime de Henri IV et sa favorite… Et selon des clauses précises imposées par la duchesse de Mercœur, Marie de Luxembourg, Chenonceau devra revenir au jeune couple le jour de leur mariage. Gabrielle d’Estrées, gardant l’espoir de soutirer la propriété une fois que son fils en aura hérité, accepte. Elle n’aura guère le temps de mettre son plan à profit : elle décède le 10 avril 1599.

 

Le 29 janvier 1601, c’est au tour de Louise de Lorraine d’expirer. Chenonceau, qui doit en toute logique passer plus tard aux mains de César et Françoise, est criblé de dettes : il est mis en vente par adjudication. Le duc de Mercœur tente alors un procès, qu’il perd. Il n’a pour seul recours que d’acheter le château, qu’il obtient pour 98 300 livres. La somme est loin de couvrir les sommes dues, mais les créanciers, devant l’état de délabrement de la propriété, acceptent de le céder à ce prix.

 

En accord avec le contrat signé en 1598, Chenonceau devient donc propriété du couple formé par César de Vendôme et Françoise de Mercœur, lors de leur mariage le 7 juillet 1609. Mais c’est surtout la mère de Françoise, Marie de Luxembourg, qui y séjourne. Opposée à la politique de Concini et de la régente Marie de Médicis (Henri IV est mort assassiné le 14 mai 1610 et Louis XIII n’a que neuf ans), c’est de Chenonceau qu’elle met en place sa politique de contestation de l’autorité royale, notamment en soutenant son gendre qui prépare en Bretagne une armée destinée à contrer le roi. Cette tactique est un échec et Marie de Luxembourg se voit dans l’obligation de se réconcilier avec ce dernier. Elle l’accueille pendant plusieurs jours au château, lors de sa route vers Bordeaux où il doit rencontrer sa future femme, Anne d’Autriche.

 

Marie de Luxembourg ne doit pas être occultée de l’histoire de Chenonceau. Elle n’y apporte aucun changement architectural majeur mais pendant près de vingt ans, en plus de l’entretenir, elle y installe, dans les combles qu’elle fait aménager, une communauté de Capucines. Elle meurt en 1622 et avec son départ commence pour le château une longue période de vide et de dégradations. En effet, Richelieu, suite aux manigances de César qui continue sa lutte contre le pouvoir royal, interdit au couple d’occuper les lieux. Les propriétaires suivants, endettés, ne pourront en prendre soin.

 

Qui sera la prochaine protectrice de Chenonceau ?

 

 

Louise Dupin, la lumière de Chenonceau

 

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C’est en 1733 seulement que le château trouve une issue à son triste sort. Le duc de Bourbon, alors propriétaire, le cède à Claude Dupin, fermier général (l’équivalent de receveur des impôts royaux), pour 130 000 livres.

 

Claude Dupin est alors marié à Louise depuis onze ans. Malgré une union arrangée, le couple s’entend très bien. Beaucoup plus jeune que son époux, Louise Dupin est une femme réservée et vertueuse, mais belle, intelligente et cultivée. Elle tient l’un des salons les plus réputés des Lumières, où elle reçoit les plus grands penseurs de son temps : Rousseau, Voltaire, Marivaux, Montesquieu s’y bousculent. Rousseau, d’ailleurs, n’est pas insensible à son charme, au point, comme on peut le lire dans ses Confessions, d’en tomber amoureux. Malgré la froideur de Louise face à la déclaration de ses sentiments, il séjourne régulièrement à Chenonceau et sert de secrétaire à la jeune femme, qui travaille sur un écrit que l’on peut qualifier d’avant-gardiste puisqu’elle elle tente d’y prouver qu’hommes et femmes sont égaux, et que cette égalité doit passer par une instruction plus poussée et l’ouverture des emplois publics pour les femmes. Cette œuvre, un labeur de dix années, ne sera jamais publiée. Trop modeste, Louise n’aura pas le courage de la rendre publique.

 

Nouvellement anoblis, les Dupin partagent donc leur temps entre Paris, leur maison de campagne de Clichy et Chenonceau. Mais c’est à ce dernier que Louise tient le plus. En plus d’y donner des fêtes, des concerts, des ballets, des pièces de théâtre au cours desquels toute la bonne et haute société de l’époque est conviée joyeusement, elle fait les réparations nécessaires et aménager le parc en y plantant des ormeaux et des peupliers et en supprimant les fontaines. Elle fait aussi construire un pavillon dans lequel son beau-fils, Dupin-Francueil, issu du premier mariage de Claude Dupin (et futur grand-père de George Sand…), peut s’adonner à sa passion pour la physique avec Rousseau. Louise, d’humeur gaie et optimiste, rénove aussi la chambre de Louise de Lorraine, qu’elle trouve trop triste. Elle transforme également le couvent des Capucines en appartements pour ses domestiques, et la grande galerie en chambres pour ses invités.

 

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Jean-Jacques Rousseau

 

Seule ombre au tableau : Jacques-Armand, le fils du couple Dupin. Débauché, capable de violence, dépendant au jeu, il cumule les dettes et met en péril le patrimoine de ses parents, qui se voient dans l’obligation de vendre certains de leurs biens. Chenonceau est épargné, mais pour éviter l’aggravation de la situation, Claude Dupin demande au roi, par lettre de cachet, de bien vouloir faire enfermer son fils, sous couvert de folie comme il était alors souvent d’usage. Jacques-Armand est alors placé au château de Pierre-Encise, près de Lyon. En 1765, ses parents le font partir pour l’Ile Bourbon, où il meurt deux ans plus tard de la fièvre jaune.

 

A la mort de Claude Dupin, en 1769, Chenonceau devient à nouveau lieu de refuge pour veuve. Louise y passe une grande partie de l’année, puis y loge définitivement dès 1782. Elle continue inlassablement de l’entretenir et agrandit le domaine par l’achat de nouvelles terres. Agée de soixante-seize ans, elle reçoit à présent peu de monde. En 1788, son petit-fils, pour lequel Rousseau a écrit l’Emile, décède. Son beau-fils Dupin-Francueil et sa famille vivent à Châteauroux. Louise se retrouve donc seule et se consacre alors aux œuvres de charité.

 

En 1789, l’Histoire connaît de nouveaux soubresauts : la Révolution éclate. Noble, Louise est en danger mais refuse d’agir comme nombre de ses semblables et d’émigrer. Elle demeure à Chenonceau, sous la protection de son ami, l’abbé Lecomte, curé du village ayant adopté les idées nouvelles. Président du comité révolutionnaire d’Amboise, il est grâce à ce statut en mesure de sauver le château de Chenonceau, symbole de l’autorité royale menacé de destruction, puis de saisie suite au décret de nationalisation des biens de 1790.

 

Louise, bien que non adepte des idées révolutionnaires, tente aussi de son côté d’assurer sa propre protection : elle octroie une somme d’argent à la municipalité de Chenonceau pour l’achat d’un drapeau tricolore et l’organisation d’un banquet pour la garde nationale. Elle fait aussi don de ses canons aux villes de Tours et Amboise. Mais elle n’adhère pas à cette Révolution dont elle ne peut respecter la violence et les dérives. Elle repense avec nostalgie à l’époque des Lumières, où à ses yeux, les idées de tolérance avaient encore une place.

 

Louise Dupin meurt le 20 novembre 1799, à l’âge de 93 ans, après avoir pris en charge pendant plusieurs années l’éducation de ses petits-neveux, René et Louis, suite au suicide de leur père pour échapper à la guillotine. Des enfants qui auront égayé ses derniers jours… Elle est inhumée, selon son désir, sur la rive gauche du Cher, à Chenonceau.

 

 

Avec Louise Dupin se termine définitivement la période fastueuse du château de Chenonceau. Ce dernier revient à son petit-neveu, René de Villeneuve, qui y mènera une vie familiale simple. À sa mort, la propriété sera vendue à contrecœur par sa fille, la marquise de La Roche-Aymon, qui n’a pas les moyens de l’entretenir. Chenonceau passera alors aux mains de la famille Pelouze en avril 1864. Marguerite Pelouze, d’origine écossaise, entreprendra de rendre au château son aspect premier. Les travaux, débutés en 1865, dureront quatorze ans. Madame Pelouze fera détruire le bâtiment des Dômes, datant de Catherine de Médicis, pour y laisser place à des écuries. Elle supprimera aussi toutes les transformations architecturales de la reine : disparition de fenêtres, reconstruction d’un grand balcon… C’est une immense chance qu’elle n’ait pas démoli la grande galerie… Elle n’en aura en effet pas le temps, malgré le projet : de nombreuses dettes familiales l’en empêcheront et elle devra se séparer de son bien.

 

Après une succession de divers propriétaires, Chenonceau sera racheté en 1913 par l’industriel Henri Menier. Son frère, Gaston, en fera un hôpital pendant la Grande Guerre, géré par sa belle-fille, Simone Menier : pas moins de 2254 blessés y seront soignés. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, après une brève occupation par les troupes allemandes, le château, déclaré Monument Historique, sera interdit d’accès pendant tout le conflit : le Cher représente en effet la ligne de démarcation entre la zone libre et la zone occupée.

 

Chenonceau est aujourd’hui toujours aux mains des descendants des Menier.

 

Sources :

Christiane GIL - Les Dames de Chenonceau - Pygmalion, 2003

Jean BUON - Madame Dupin, une féministe à Chenonceau au siècle des Lumières - La Simarre, 2013.

Ivan Cloulas - Diane de Poitiers - Fayard, 1997.

Ivan Cloulas - Catherine de Médicis - Fayard, 1979.

Jean-Jacques Rousseau - Les Confessions - Folio, 2009.

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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 10:35

Olympe de Gouges

 

France Culture consacre, dans son émission "La Fabrique de l'Histoire", une semaine à l'une des premières féministes : Olympe de Gouges, auteure, sous la Révolution, de la célèbre "Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne" en réponse à celle des "Droits de l'Homme et du Citoyen" de 1789, occultant la gent féminine.

 

Les émissions peuvent être réécoutées en ligne ou podcastées. C'est par ici ! => Olympe de Gouges

 

 

 

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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 09:40

mini-serie-orgueil-et-prejuges

 

Jusqu'au 8 août, Arte rend hommage à Jane Austen (1775-1817), romancière anglaise auteure du très célèbre Orgueil et Préjugés ou encore Persuasion, Raisons et Sentiments, Emma...  Pour l'occasion, la chaîne franco-allemande diffuse les diverses adaptations de ses romans.

 

Jane Austen est, dans la littérature anglaise, aussi célèbre, importante et étudiée que William Shakespeare. Une bonne raison de découvrir, si ce n'est déjà fait, son oeuvre!

 

Attention, les vidéos sur internet ne sont disponibles que 7 jours après leur diffusion officielle sur la chaîne !

 

C'est par ici

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17 juillet 2013 3 17 /07 /juillet /2013 15:15

les-femmes-cathares copie

Le phénomène du catharisme languedocien est vaste et très complexe. Non seulement parce qu’il s’étale sur près de trois siècles au cours desquels il connaît de nombreux rebondissements, mais aussi parce qu’il implique, à des degrés d’engagement divers, toutes les strates de la société occitane de son temps.


Le but de cet article n’est pas d’étudier les moindres détails d’une religion, d’une croisade militaire et d’un travail inquisitorial visant à éradiquer ce que nous appellerons, par facilité et non par jugement, l’hérésie cathare. Néanmoins, ces aspects seront largement abordés afin de parvenir à l’objectif premier de cet écrit : analyser la vision et l’implication des femmes vis-à-vis du catharisme. Pour cela, je commencerai par présenter la société et le statut de la femme en Languedoc aux 12è et 13è siècles ; je préciserai ensuite les grands principes de la religion cathare et l’organisation de son Eglise pour terminer, dans une troisième partie, sur la question de son engagement féminin.


Avant de débuter cette démonstration, il est nécessaire de préciser certains aspects pratiques. Tout d’abord celui des sources : pour rédiger ce travail, je me suis basée sur les ouvrages de grands spécialistes de la question, à savoir Michel Roquebert, Anne Brenon, Jean Duvernoy et Gwendoline Hancke. Ces références, de vraies encyclopédies du catharisme, seront citées à la fin de cet article. Vient ensuite la question du vocabulaire : par volonté de réalité historique, j’ai choisi d’emprunter les mots occitans des principaux termes religieux et culturels de l’époque.


 

La société occitane et le statut de la femme en Languedoc aux 12è et 13è siècles


Définir la société occitane du Languedoc des 12è et 13è siècles nécessite en premier lieu les définitions mêmes des mots Languedoc et occitan. En effet, qu’impliquent ces termes ? Pour le premier, il détermine étymologiquement un territoire où l’on parle la « langue d’oc », correspondant aux régions administratives actuelles de Midi-Pyrénées et du Languedoc-Roussillon. Mais au Moyen-âge et dans le contexte qui nous occupe, à savoir le catharisme et la société féodale où s’entremêlent divers territoires plus ou moins grands (dont le plus important est le comté de Toulouse) et liés entre eux par des liens, souvent fragiles, de vassalité, ses frontières sont plus floues et changeantes, d’autant plus qu’il semble fort que l’hérésie se soit plus développée à l’ouest qu’à l’est de cette partie géographique. Nous définirons donc, pour cet article, le terme de Languedoc comme un « Languedoc cathare », comprenant les terres allant, en gros, de Cahors à Perpignan et de Béziers à Auch, sachant toutefois que le catharisme s’y développe de façon inégale.


Pour l’adjectif occitan, il se rapporte au mot Occitanie, terme lui aussi géographique, comprenant bien évidemment le Languedoc mais encore toutes les autres aires où l’on parle la langue occitane. Tout comme pour le terme Languedoc, il est impossible d’en déterminer des frontières exactes du fait qu’il ne s’agit pas d’une région administrative déterminée et qu’au Moyen-âge, elle est elle aussi soumise à l’organisation féodale. Le principal paramètre commun à toutes ces régions, c’est évidemment la langue d’oc, parlée entre l’Atlantique et la plaine du Pô d’une part et les Pyrénées et le Massif Central d’autre part. Mais il en existe d’autres, aussi fondamentales : une culture et une mentalité spécifiques ainsi qu’une organisation sociale et politique différentes sur bien des points de celles que l’on peut trouver dans le nord de la France.


Comment peut-on alors définir cette « société occitane » ?


Tout d’abord, comme dans le reste de l’Europe, elle est soumise, nous l’avons dit, à l’ordre féodal. Trois classes sociales très hiérarchisées composent celui-ci : l’Eglise, l’aristocratie et la masse des paysans. Pour la première, « ceux qui prient », il s’agit d’une classe elle-même divisée avec, à sa tête, les évêques, très riches, souvent issus de la seconde classe, l’aristocratie. Vient ensuite le clergé régulier dont les représentants, les moines, possèdent de vastes propriétés faisant d’eux des seigneurs très influents. Pour terminer, on trouve le bas clergé séculier, en contact quotidien avec les fidèles, notamment ceux issus de la troisième classe, et partageant bien souvent leur mode de vie extrêmement modeste, voire pauvre.


L’aristocratie, quant à elle, se compose également de différentes strates : à son sommet, on trouve de puissants seigneurs avec des patrimoines fonciers extrêmement importants, comme le comte de Toulouse ou, dans une moindre mesure, le vicomte de Trencavel. Gravite autour de ces grands féodaux toute une caste très nombreuse (nous verrons pourquoi) de petits nobles chevaliers, en théorie leurs vassaux à qui ils confient des châteaux et des territoires ou font don de fiefs en échange de services militaires rendus. Cependant, et son importance est l’une des spécificités du Languedoc, certains de ces nobles s’affranchissent peu à peu de leur suzerain et déclarent leur terre comme alleu. Celui-ci se définissant comme étant une possession héritée de personne d’autre que de l’ancêtre qui l’a transmise, un propriétaire d’alleu n’est, par conséquent, le vassal de personne et n’a aucun devoir féodal envers quiconque. De même, il est le seul détenteur du pouvoir économique et judiciaire sur ses terres.


La troisième classe sociale est celle, très massivement majoritaire, des paysans. Essentiellement dépendants de l’aristocratie pour laquelle ils travaillent (bien qu’il y ait quelques paysans propriétaires d’alleux), ils doivent à ces derniers redevances et corvées diverses en échange de leur protection et de services (droit d’utiliser le four ou le moulin banal par exemple).


Il ne faut pas oublier, dans notre énumération, une autre caractéristique languedocienne : la ville en tant qu’entité politique et économique autonome. Prenant modèle sur les cités italiennes, elle est dirigée par une oligarchie à la fois bourgeoise et nobiliaire, les consuls. La féodalité n’est toutefois pas absente de ses murs. En effet, les grands seigneurs du Midi parviennent à préserver dans les villes se situant sur leurs terres un minimum de pouvoir et de pression, notamment dans les cités de Carcassonne, Béziers et Albi. Toulouse, quant à elle, est en conflit permanent avec le comte dont elle dépend mais les deux opposants sauront s’unir pour faire face à la croisade. Au sein de ces villes, on trouve des paysans, des nobles mais aussi une nouvelle catégorie sociale qui prendra de plus en plus d’essor : la bourgeoisie, composée de commerçants et artisans dont la richesse tient de très prospères affaires.


Et la femme ? Quelle est sa place dans cette société patriarcale ?

 

Contrairement à l’image d’Epinal montrant une femme médiévale entièrement soumise à l’homme et sans aucun droits, il est nécessaire de souligner que ce n’est pas tout à fait exact au sein de la société languedocienne, du moins jusqu’au 13è siècle et la redécouverte du droit romain. Certes, si l’on étudie notamment le droit coutumier du Midi, on se rend compte que la femme reste subordonnée à l’homme : elle est généralement moins instruite que lui et n’a pas accès aux charges publiques. De même, elle demeure majoritairement assujettie aux mariages arrangés visant à sceller la paix ou sauvegarder un patrimoine. Cependant, c’est dans le droit privé qu’elle trouve son autonomie : majeure à douze ans (alors que l’homme l’est à quatorze ans), elle hérite de son père au même titre que ses frères, même si elle n’est pas l’aînée, la primogéniture n’existant pas en Languedoc. Cette prérogative, néanmoins, est limitée : elle ne s’applique pas si la femme est mariée au moment du décès de son père, car ce dernier lui a déjà fourni sa dot, qui représente en effet sa part d’héritage. Cette dot, d’ailleurs, est l’assurance de sa survie en cas de veuvage : l’époux n’a aucun droit de gestion et de contrôle sur elle. Par conséquent, s’il décède, sa veuve voit son avenir relativement assuré, d’autant plus si son mari lui a légué d’autres capitaux (fonciers, immobiliers, pécuniaires…). Autres avantages concédés : comme elle peut disposer de ses biens, la femme peut donc vendre, acheter, emprunter, se porter caution, aller en justice… De même, toujours en cas de veuvage et si elle a des enfants, elle se retrouve chef de famille. Par ailleurs, bien souvent, dans les communautés d’artisans et commerçants des villes, elle travaille.


Ces différents privilèges font qu’il est assez fréquent qu’une femme, majoritairement issue de la noblesse, soit pleine propriétaire d’un alleu ou gérante d’un fief. Cette caractéristique est extrêmement importante car elle va jouer un rôle essentiel dans le développement du catharisme. En effet, ces alleux ou fiefs sont souvent localisés dans ce que l’on nomme les castra. Cette organisation sociale, politique et économique de l’incastellamento (terme italien où le phénomène est très fréquent), autrement dit, en français, l’enchâtellement, ou en latin donc, castrum, se définit par l’édification de villages, souvent haut perchés sur des collines ou des montagnes, construits de façon groupée et concentrique autour d’un château. Le tout est cerclé de remparts de protection. Les castra occitans ont néanmoins une singularité : ils sont fréquemment composés de coseigneuries. Ce phénomène s’explique par le partage égalitaire de l’héritage dont j’ai déjà fait mention : le seigneur d’un castrum léguant ses possessions à ses enfants (filles et garçons) à parts égales, le village se retrouve donc divisé en plusieurs petits domaines souvent constitués de maisons plus ou moins cossues, futurs lieux de prédilection des communautés cathares, dont les membres sont surtout originaires de cette modeste noblesse. Modeste, voire pauvre, puisque cette fragmentation du patrimoine réduit les richesses individuelles. Elle explique aussi le très grand nombre de petits seigneurs en Languedoc.


Cette vision relativement positive de la femme s’inscrit-elle dans un contexte purement languedocien ? Une chose est sûre, ses droits sont davantage restreints dans le nord de la France, soumis à une coutume germanique plus sévère à son encontre. Par ailleurs, les 12è et 13è siècles voient l’essor, dans le Midi, de la Fin’amor (voir mon article à ce sujet), dont les poèmes chantés mettent la femme sur un véritable piédestal. Il est toutefois nécessaire de nuancer cet aspect trop optimiste : la femme languedocienne, même si elle bénéficie de certaines libertés, n’en reste pas moins subordonnée à une société qui demeure patriarcale. De même, voir le phénomène de la Fin’amor comme une « libération de la femme » est totalement anachronique : en effet, loin d’être mis en pratique dans la vie quotidienne, l’amour courtois reste avant tout un phénomène littéraire.

 

amour courtoisChevalier rendant hommage à sa Dame



J’ajouterais cependant que la relative ouverture d’esprit que l’on peut trouver en Languedoc, représentée par une culture profane élaborée, des structures de sociabilité développées et une grande facilité dans les échanges, va constituer le terreau du développement du catharisme. Et ce catharisme, mouvement religieux tolérant, pacifique et théoriquement égalitaire, va à sa façon être un moyen d’expression libre et d’engagement féminins.


 

Définition et organisation du catharisme languedocien


Avant de revenir sur le sujet qui nous intéresse, à savoir la participation féminine à l’hérésie cathare, il est avant tout essentiel de déterminer ce qu’est le catharisme et quelle est son histoire. La question est ardue, je n’en dessinerai donc que les grands traits.


Ce que nous appelons le catharisme est un courant religieux dualiste chrétien né vers 950 dans les Balkans. D’abord limité à la Macédoine, il prolifère ensuite dans toute l’Europe, et principalement dès le début du 12è siècle en Bourgogne, en Champagne, en Rhénanie, en Italie du nord et, bien sûr, dans le sud de la France. Dans les trois premières régions, il est très rapidement réprimé alors qu’il se développe fortement, puisqu’il ne fait pas l’objet de condamnation de la part des pouvoirs locaux, dans les deux dernières.


Comme plusieurs autres dissidences religieuses qui naissent aux 12è et 13è siècles, le catharisme remet en cause l’Eglise catholique par le rejet de son clergé, ses sacrements et la vision de ses dogmes sur la Création, le Christ et le Salut. Il n’accepte pas non plus la décadence des mœurs ecclésiastiques et la richesse de ses hautes sphères, de plus en plus marquées malgré la tentative de mise en ordre par la réforme grégorienne depuis le 11è siècle.


Le livre de référence des cathares, ce sont les Evangiles. En effet, il est important de souligner, pour éviter toute confusion ou mauvais cliché ésotérique, que le catharisme est, avant toute chose, un courant chrétien dualiste, basé sur l’opposition entre le Bien et le Mal, comme l’est le catholicisme, à la différence que ce dualisme est poussé à son extrême. En effet, pour les cathares, la vie terrestre et tout ce qui s’y rapporte ne peut avoir été créé par Dieu. Dieu est bon, il ne pourrait pas permettre toutes les atrocités, les souffrances et les difficultés de la vie humaine. Le monde n’a donc pas été créé par le vrai Dieu, mais par un Dieu mauvais.


La source de cette croyance au Mal se situe dans le mythe fondateur du catharisme, celui de la Chute des anges. Notons les différences avec celui que l’on trouve chez les catholiques : selon les cathares, Lucifer, empli d’orgueil, est chassé du Paradis. Il tombe du ciel par un trou avec les anges qui ont bien voulu le suivre. Cependant, dans cette descente sont aussi emportés, par mégarde, d’autres anges qui eux, voulaient rester au Paradis. Après cette chute, ils se mettent à pleurer. Pour les faire taire, Lucifer les enferme alors dans des corps. Et avec le temps, ceux qui sont devenus des humains en oublient leur origine céleste. Dieu décide alors de leur rappeler d’où ils viennent : il écrit le Nouveau Testament et déclare aux anges restés près de lui que celui qui réalisera tout ce qui s’y trouve sera son fils. L’un d’eux, prénommé Jean, se porte volontaire pour remplir cette lourde tâche. Il part donc sur Terre sous le nom de Jésus et sous apparence humaine, afin de sauver les âmes oubliées. Son but est de leur rappeler que leur véritable patrie est céleste, qu’ils sont en fait des âmes divines emprisonnées dans des peaux qui, elles, sont mauvaises. Comment les libérer de ces corps mauvais ? Jésus leur enseigne et leur transmet alors le baptême par imposition des mains, seul moyen d’atteindre le Salut.


Ce rituel que les cathares appellent, en occitan, le consolament, représente le seul sacrement de leur Eglise. En effet, il n’en existe pas d’autres : ni mariage, ni baptême par l’eau, ni eucharistie. Pourquoi ce rejet ? Tout d’abord, le mariage, dont le but, chez les catholiques, est d’encadrer et contrôler la sexualité, est pour les cathares un acte qui ne peut être sacré. En effet, les relations sexuelles, hors ou dans le mariage, touchent au corps, donc à ce qui est mauvais. Ils récusent aussi le baptême par l’eau, leur préférant le baptême par les mains, comme le faisaient Jésus et ses Apôtres. Enfin, l’hostie, censée représenter le corps du Christ, ne peut exister : Jésus n’était pas humain, il ne peut donc avoir de corps. Et « manger » un corps, c’est consommer le Mal.


Comment les adeptes de l’Eglise cathare mettent-ils ces concepts en pratique dans leur vie quotidienne ? Il est là essentiel, à ce stade, de distinguer deux catégories de cathares : les membres du clergé d’une part et les simples croyants d’autre part.


Les premiers, que leurs ennemis (l’Inquisition, entre autres) nomment communément « parfaits » et « parfaites », mais qui eux s’autoproclament « Bons Hommes » et « Bonnes Femmes » ou tout simplement « Bons Chrétiens », suivent les préceptes de Jésus et de ses apôtres à la lettre. Ces préceptes se manifestent par des pratiques de pureté et d’ascèse : chasteté, interdits alimentaires (pas de viande ni aucune autre nourriture provenant d’animaux, sauf le poisson ; carêmes…), non-violence, charité, pauvreté et travail. En effet, les membres du clergé cathare sont dans l’obligation de vivre de leurs mains, même s’ils sont nobles : on trouve parmi eux, notamment, de nombreux tisserands.


Le seul sacrement, nous l’avons vu, que les parfaits octroient est le consolament. En quoi ce rite d’imposition des mains consiste-t-il exactement ? Nous l’avons dit, il sert tout d’abord à l’âme emprisonnée dans le corps à rejoindre le Paradis, le monde du « vrai Dieu ». Le consolament est donc pratiqué sur les croyants, au moment de leur mort, ce qui le rapproche de l’extrême-onction catholique. Mais pas seulement. Il permet aussi l’ordination, et par conséquent l’entrée dans l’Eglise cathare, d’un simple homme ou d’une simple femme. Dès que ces derniers deviennent parfait ou parfaite, leur âme est d’ores et déjà sauvée. Ils peuvent aussi à leur tour donner ce sacrement à quiconque veut entrer dans le clergé cathare ou mourir dans sa foi. Puis, pour les ordonnés, une nouvelle vie, faite de privations, commence pour eux, nous l’avons évoqué plus haut. On pourrait croire néanmoins qu’elle se limite à une existence monastique retirée, comme dans les couvents catholiques. Il n’en est rien. Car une des originalités du catharisme tient en ce que ses représentants font partie d’un clergé à la fois régulier et séculier.


Effectivement, en plus des pratiques ascétiques dont nous avons parlé, les parfaits, selon leur règle, mènent une vie de prières. Cependant, ils ne demeurent pas, et c’est là une grande différence avec le catholicisme, cloîtrés dans des monastères. Bien au contraire, ils sont en contact permanent avec la population, ne serait-ce déjà par leur lieu de résidence principal : la maison, située au cœur du castrum. En effet, c’est là que Bons Hommes et Bonnes Femmes vivent, en communautés réparties selon le sexe. Ces maisons, pouvant atteindre un nombre important dans le village, sont des endroits que l’on pourrait presque qualifier de publics tant les visiteurs, hommes ou femmes, et les échanges y sont abondants. Le travail manuel effectué par les parfaits et parfaites attire déjà ceux qui ont besoin de leurs produits (tissus, pain, vêtements, chaussures, chapeaux…), mais aussi ceux qui les fournissent en matières premières. Lieu d’échange commercial visant à la simple subsistance, donc. Mais pas seulement. On vient aussi, et principalement, pour écouter la prédication des parfaits, partager leur repas, assister à la bénédiction du pain (rituel en hommage au dernier repas du Christ) et leur rendre le melhorament. Ce dernier consiste en une adoration envers les Bons Hommes ou Bonnes Femmes et se caractérise par trois génuflexions du croyant aux pieds du parfait ou de la parfaite et par ces paroles « Bénissez-nous seigneur ; priez pour nous et conduisez-nous à une bonne fin », ce à quoi l’homme ou la femme d’Eglise répond « Dieu vous bénisse ! Nous prions Dieu pour qu'il vous fasse bon chrétien (ou bonne chrétienne), et vous amène à bonne fin ».


Les membres de la communauté ne restent pas non plus confinés dans leur maison. En effet, un des devoirs du parfait et, dans une moindre mesure, nous le verrons, de la parfaite, est de parcourir les campagnes et les villes pour prêcher. A l’image des Apôtres, les prédicateurs sont toujours deux. Ainsi, une parfaite est sans cesse accompagnée de sa sòcia, et le parfait de son sòci.


Et les croyants, qui sont-ils ? Michel Roquebert en donne une première définition : « Autour de l’Eglise proprement dite, gravite la masse mouvante des simples fidèles, les « croyants des hérétiques », comme les nomme l’Inquisition. Mouvante, sans frontières précises avec la masse des fidèles catholiques, car on trouve chez elle, comme chez l’autre, toutes les nuances possibles dans l’adhésion aux articles de la foi prêchée par les parfaits (…) » (Histoire des Cathares, Perrin, 2002, p. 86). En effet, l’engagement des croyants vis-à-vis de la foi cathare varie selon les individus. On trouve des fidèles très assidus, rendant régulièrement visite aux parfaits, pratiquant systématiquement à leur encontre le melhorament, écoutant leur prêche et assistant à la bénédiction du pain. Viennent ensuite les croyants occasionnels, fluctuants sans cesse entre la foi catholique et la foi cathare, ou conjuguant les deux puisqu’il arrive parfois, au moment de sa mort, qu’une personne demande à la fois le consolament et l’extrême-onction. Une façon, certainement, de s’assurer doublement le Salut… On trouve aussi de simples sympathisants du catharisme, des catholiques pour qui l’hérésie ne représente pas une menace et ne choque en aucun cas leurs propres croyances. Bien souvent, ces sympathisants ont dans leur propre famille des adhérents à la foi cathare, voire même des parents parfaits ou parfaites.


Notons dès à présent que ces fidèles ou sympathisants vont se révéler d’une extrême utilité aux parfaits et parfaites durant leur persécution. En effet, ils développeront un réseau de solidarité très étendu afin de cacher, nourrir ou accompagner les Bons Hommes et Bonnes Femmes dans leur fuite. Nous y reviendrons.


Les membres du clergé cathare obligent-ils ces croyants à suivre des règles religieuses strictes et assidues ? Il n’en est rien. Citons une nouvelle fois Michel Roquebert : « Aucun rite, aucun sacrement, aucun engagement ne fait le croyant. Il n’est tel que par un libre choix sans cesse renouvelé, qu’il peut abandonner à tout moment. Son lien avec l’Eglise est tacite, purement virtuel, purement moral » (Histoire des Cathares, p. 88). Certes, ils pratiquent le melhorament dès qu’ils sont en présence de parfaits, mais ces derniers ne les forcent en rien à le respecter. Ils sont aussi libres de demander ou non le consolament ou d’assister aux prêches. L’adhésion à la foi cathare est un choix individuel, en théorie. Car il n’est pas rare que cette foi soit transmise par la famille, et qu’elle soit donc reçue par l’éducation de façon « naturelle ».

 

L’histoire des cathares, par ailleurs, est aussi l’histoire d’une persécution, qui commence en grande ampleur dès 1209. A Rome, le pape Innocent III craint la forte extension de la foi hérétique. Elle touche en effet, à des degrés divers et noblesse en tête, presque toutes les classes sociales et bénéficie de la tolérance, voire de l’indifférence des grands pouvoirs (comte de Toulouse et même haut clergé languedocien). Après les vaines tentatives, pacifiques, de Saint Dominique et de son ordre nouvellement créé des Frères Prêcheurs de lutter contre le catharisme par une prédication de proximité, le pape prend la décision, précipitée par l’assassinat de son légat Pierre de Castelnau en terre occitane en 1208, de lancer une véritable croisade en Languedoc. Il fait appel au roi de France, qui refuse de s’y engager, considérant que lui seul, en tant que suzerain de ses armées, a le droit d’intervenir. Les barons du nord, Simon de Monfort à leur tête, vont alors prendre la croix à titre personnel, attiré par les promesses d’Innocent III de leur offrir non seulement des indulgences, mais aussi les terres confisquées des hérétiques.


Cette croisade, qui va durer vingt ans, se révèle être un coup dur non seulement pour les cathares qui doivent sans cesse se cacher, mais aussi pour la société occitane dans son ensemble : la guerre éclair que Simon de Montfort, personnage violent et ambitieux, mène notamment tout au long de l’année 1209 avec ses troupes n’épargne personne, pas même parfois les catholiques, comme lors du sac de Béziers le 22 juillet. Partout où il passe, ce ne sont que bûchers de parfaits et massacres de populations. La structure de l’Eglise cathare, pourtant très organisée puisqu’elle se compose de cinq évêchés (Toulousain, Albigeois, Carcassès, Agenais et Razès), eux-mêmes constitués de diaconées rassemblant plusieurs communautés, se retrouve totalement perturbée.


En 1215, le comte de Toulouse Raymond VI est dépossédé de ses terres et de ses titres : Simon de Montfort hérite de ses biens. Il meurt cependant en 1218 et son fils, Amaury, est vaincu par les armées toulousaines en 1224. Les cathares peuvent donc sortir de leur isolement et vivre à nouveau leurs convictions religieuses au grand jour. Ce sera de courte durée. En 1226, le roi de France Louis VIII considère qu’il est temps pour lui d’entrer dans la danse : la croisade reprend et ne s’arrête pas à sa mort, en novembre de la même année, puisque la régente du futur Saint Louis, Blanche de Castille, continue son entreprise. Les ravages de l’armée des croisés se répètent : en 1227, toute la population de Labécède est massacrée, les parfaits brûlés. En 1228, après la victoire écrasante de Raymond VII à Castelsarrasin, les campagnes sont dévastées par les troupes du maréchal de France, en représailles. En 1229, Toulouse est menacée à tel point que le comte préfère se rendre sans même tenter de combattre. Dans la foulée est signé le traité de Meaux-Paris, où il se soumet aux volontés de Blanche de Castille et du pape : sa fille Jeanne sera donnée en mariage à Alphonse de France, frère du roi, ce qui sous-entend qu’à sa mort, son comté sera rattaché à la couronne. L’indépendance du Languedoc toulousain prend fin et, à nouveau, une vie d’errance et de persécutions débute pour les cathares et leurs soutiens. En 1233, l’Inquisition est en effet créée à Toulouse dans le but de combattre l’hérésie. Ce travail sera de longue haleine puisque, grâce à un réseau de solidarité étendu et à la persévérance des membres de l’Eglise cathare, il prendra près d’un siècle et se terminera en 1329 avec le bûcher des quatre derniers croyants (le dernier parfait, Guillaume Bélibaste, ayant été brûlé en 1321) connus : Raymonde Arrufat, Isarn Raynaud, Adam Baudet et Guillaume Serre.

 


Les femmes et leur implication dans le catharisme


Après cette parenthèse, aussi longue que nécessaire, sur le catharisme, son organisation et ses grandes dates, revenons à ce qui fait l’intérêt de cet article : les femmes et leur engagement dans la foi cathare.


Parlons tout de suite chiffres : tout comme pour le catharisme dans son ensemble, il est très difficile de dire combien de femmes sont pratiquantes, qu’elles soient croyantes ou parfaites. Ce que l’on sait, cependant, c’est qu’elles jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’hérésie. Mais qui sont ces femmes cathares ?


Nous l’avons déjà esquissé, un très grand nombre de parfaites, sinon la majorité, sont issues de la petite noblesse languedocienne (bien que l’on trouve aussi des femmes paysannes ainsi que de la haute aristocratie, comme Esclarmonde de Foix) des castra, où elles possèdent (ou alors où un mari, un père ou un frère leur met à disposition) une maison au sein de laquelle elles sont à la tête d’une communauté vivant selon les règles de leur Eglise, à savoir la prière, la bénédiction du pain et le travail manuel. Cette maison est aussi un lieu d’hospitalité et de rencontres : les fidèles, qu’ils soient hommes ou femmes, viennent y partager le repas des Bonnes Chrétiennes, leur rendre le melhorament et prendre de leurs nouvelles lorsqu’il s’agit de membres de leur famille.


Il est essentiel de développer ce terme de famille. Car c’est bien là que se situe le cœur de la transmission du catharisme. En effet, la foi cathare est avant tout une affaire d’éducation. On voit souvent, dans les témoignages recueillis lors des enquêtes de l’Inquisition, que de nombreuses femmes, simples croyantes, amènent couramment leurs filles ou petites-filles en visite chez des parfaites. Là, ces fillettes pratiquent le melhorament et il arrive très fréquemment que quelques années plus tard, elles soient confiées par leur mère à une communauté au sein de laquelle, en tant que novices, elles apprennent les règles de l’Eglise cathare et deviennent à leur tour, si elles le souhaitent, Bonnes Femmes. Il est rare que l’état de parfaite soit imposé, même s’il est vivement encouragé, et parfois non pas pour des causes religieuses mais pour des raisons économiques. Il est, pour prendre un exemple, assez habituel, en effet, qu’une veuve ayant de nombreux enfants ne puisse subvenir à tous leurs besoins. En confier un ou plusieurs à une communauté la soulage de nombreux frais. On notera que les familles croyantes qui envoient leur progéniture dans les maisons le font souvent dans les communautés féminines, car, nous y reviendrons, les parfaites se déplacent moins souvent que leurs homologues masculins.


Il ne faut cependant pas penser que l’accession au statut de parfaite ne se fasse que dans ce contexte éducatif. Même si ce dernier joue un rôle prépondérant, on trouve d’autres motivations, plus individuelles : en premier lieu, on repère de nombreuses veuves ferventes croyantes qui, ayant hérité de leur époux ou bénéficiant de l’usufruit de leur dot, décident de créer une communauté. Viennent ensuite les femmes mariées désirant, par simple foi, quitter époux et enfants pour la vivre pleinement (et notons ici l’ouverture d’esprit du mari qui veut bien laisser partir sa femme, pour parfois la récupérer quelques années plus tard quand celle-ci décide de revenir à une vie laïque, ce qui n’est pas si rare…), ou encore l’épouse voulant échapper à un mariage où elle n’a aucun épanouissement (mari violent, trop nombreuses grossesses…). Enfin, bien qu’il reste relativement exceptionnel, on trouve le cas de conversions de femmes issues de familles catholiques.


Il est un fait certain : le statut de parfaite attire de nombreuses femmes. Une première explication, logique, à cette constatation : le monachisme catholique féminin est rare dans le Midi. En effet, peu de monastères y ont été fondés. Par conséquent, un certain nombre de femmes désirant mener une vie religieuse se tournent, tout naturellement, vers le catharisme. Ce dernier leur offre non seulement l’existence ascétique et communautaire qu’elles recherchent, mais aussi une reconnaissance égale à celle qu’il propose aux hommes.


En effet, les cathares reconnaissent l’homme et la femme comme entièrement égaux, selon les préceptes évangéliques : « Le système cohérent et logique qu’ils tirent des Ecritures et qui règle leur vie ignore à peu près tout, en principe, de l’inégalité des sexes. Il donne à la femme capacité à la vocation religieuse et accès au Salut de manière plus large et plus essentielle que son cousin catholique. Et les femmes, semblent-ils, le lui rendent en ferveur » (Anne Brenon, Les Femmes cathares, Perrin, 2004). Plus précisément, ce sont les âmes masculines et féminines qui ne se différencient guère. Le corps ayant été créé par le Diable, c’est ce dernier qui a fait de l’homme et de la femme des êtres distincts, tandis que l’âme, elle, n’est pas sexuée. On retrouve cette pensée d’égalité entre les sexes dans la pratique des croyants envers les parfaites : les hommes leur rendent le melhorament, transcendant même parfois l’ordre social pourtant très hiérarchisé, puisqu’il arrive que des nobles se mettent à genoux devant des parfaites d’origine paysanne. Le concept de la femme tentatrice, très présente dans la vision catholique, n’a donc que peu de sens pour les cathares. Le Mal ne provient pas de la faute d’Eve mais est une création de Satan.


Dans les faits cependant, cette égalité n’est pas si pure. Car bien que les Bonnes Chrétiennes aient théoriquement le même pouvoir d’octroyer le consolament aux novices ou aux mourants et d’aller prêcher auprès des populations au cours de déplacements, on remarque que ces attributions sont plus souvent une affaire d’hommes. Les parfaites, en effet, mènent une vie plus sédentaire que leurs homologues masculins, bien qu’elles soient tout à fait libres de se déplacer. Deux raisons à cela : la première est que, ne l’oublions pas, la société médiévale est une société de violence où la sécurité de femmes voyageant sans escorte n’est pas assurée. Le danger est partout et s’accentue encore plus lors de la Croisade et la persécution. Deuxième cause, et certainement, dans le même temps, conséquence  de la première : les parfaites ont plus souvent à charge l’éducation cathare des novices qu’on leur confie et le soin aux malades. Par ailleurs, on ne trouve pas de femme diacres ou évêques.


Elles ont cependant une grande autonomie dans la gestion de leur maison qui est sous l’autorité d’une supérieure et de sa sòcia. Ces dernières y organisent, en plus du travail manuel qui leur incombe, la vie quotidienne des autres parfaites et novices composant la communauté, l’accueil des croyants et les rituels de prière. Voyageant moins que les hommes, leur prêche se fait donc le plus souvent au sein même du castrum, dans la maison ou sur la place du village. De ce fait, elles touchent les classes sociales d’artisans et de paysans habitant la cité.


Leur existence change considérablement dès 1209 et le début de la croisade papale. Dans l’obligation de fuir, les parfaites, tout comme les parfaits d’ailleurs, désertent les castra et se réfugient dans les bois ou dans les régions non encore touchées par les dévastations des armées de croisés. Au cours de ces nombreux déplacements, elles trouvent presque toujours le soutien de locaux, et notamment des seigneurs (leurs épouses surtout !) acceptant de les cacher, les loger et les nourrir.


Parfois, des parfaites ne peuvent échapper à leur destin, comme ce fut le cas pour Dame Géralda lors du massacre de Lavaur par les hommes de Simon de Monfort, le 3 mai 1211. Jetée au fonds d’un puits, elle est ensuite lapidée. Pour d’autres, le seul moyen d’assurer leur sécurité est de renier leur foi. L’exemple d’Arnaude et Peironne de Lamothe est dans ce sens assez révélateur. Après la défaite du comte de Toulouse à Muret en septembre 1213, Austorgue de Lamothe s’inquiète pour ses filles et envoie les chercher pour les ramener à Montauban. Elle réussit à les raccorder à l’Eglise catholique par l’intermédiaire de l’évêque de Cahors. Simple apparence, puisque dans l’ombre, les deux femmes continuent à pratiquer leurs rituels et à rencontrer d’autres parfaits.

 

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Dame Géralda précipitée dans le puits



Après une brève parenthèse de paix et de liberté retrouvées (1224-1226), la croisade royale débute. Les parfaites doivent à nouveau vivre dans la clandestinité et trouver des soutiens. Ces derniers sont nombreux et constituent de véritables réseaux très organisés, que ce soit au sein des familles nobles croyantes ou sympathisantes ou bien de celles de l’oligarchie consulaire des villes.


En 1229, avec la soumission définitive du comte de Toulouse et le traité de Meaux, la persécution des cathares s’accentue pour s’institutionnaliser avec la création, en 1233, de l’Inquisition. Beaucoup de Bons Hommes et de Bonnes Femmes fuient alors vers le château de Montségur, encore protégé, où l’Eglise cathare se reconstitue, son évêque en tête. Mais pour les autres, représentant la majorité du clergé, c’est une vie d’errance et de déplacements incessants qui continue. Autant dire que pour les parfaites, cette existence est extrêmement difficile, d’autant plus que l’Inquisition, qui se déplace de villages en bourgs, n’hésite pas, après de longs interrogatoires et enquêtes, à emprisonner et allumer des bûchers, même posthumes (on brûle les cadavres de parfaits et parfaites déterrés). Elle encourage aussi la délation, ce qui crée une ambiance de méfiance pesante. On voit alors des parfaits et parfaites qui, capturés, dénoncent leurs semblables à leur tour pour sauver leur vie.


Il est cependant un point essentiel à souligner sur l’Inquisition. L’image qui émane d’elle est souvent celle d’une institution qui brûle à tour de bras, sans procès, bref, qui massacre littéralement tous ceux ne partageant pas les idées catholiques. Nuançons ce cliché. Car même si elle n’est certes pas un enfant de cœur, l’Inquisition n’est pas non plus tout à fait celle que l’on croit. En effet, les simples croyants cathares, en règle générale, ne subissent que des peines de prison ou doivent effectuer des pèlerinages qui rachèteront leur "faute" De même, les parfaits et parfaites choisissant d’abjurer l’hérésie sont en règle générale sauvés du bûcher. Ce cas est fréquent, mais on trouve aussi beaucoup de témoignages de Bons Chrétiens, et notamment de Bonnes Femmes, refusant cette option et préférant mourir dans leur foi. L’exemple de Montségur est, à ce titre, plutôt significatif : le 16 mars 1244, après s’être rendue suite au siège du château par l’armée royale, la totalité des parfaits et parfaites, au nombre de 225 personnes, est brûlée vive. Personne n’a abjuré, bien au contraire puisqu’au cours des jours précédents, de nouvelles ordinations avaient été effectuées.


La chute de Montségur marque un tournant majeur dans l’histoire du catharisme. Ce qui reste de l’Eglise cathare fuit en Lombardie et les soutiens nobles locaux, ayant peur des représailles de l’Inquisition menaçant de se saisir de leurs biens, se font de plus en plus rares. La vie d’errance des parfaites, faite de fatigue, de faim, de froid et de peur d’être dénoncées, devient vite trop difficile : dès la seconde moitié du 13è siècle, on ne trouve plus de Bonnes Chrétiennes. Seuls les parfaits résistent dans la clandestinité, soutenus cette fois par la masse des croyants issus majoritairement de la paysannerie, et avec eux subsiste encore fortement la foi cathare. Cette dernière sera définitivement étouffée dans les années 1320. L’Inquisition aura donc mis près de 90 ans à éradiquer totalement l’hérésie, preuve que cette dernière était bien ancrée dans les croyances et la vie quotidienne du Languedoc médiéval.

 

 

Bibliographie

 

Anne BRENON - Les Femmes cathares, Perrin, 2004.

Michel ROQUEBERT - Histoire des cathares, Perrin, 2002

Jean DUVERNOY et Emmanuel LE ROY LADURIE - Le Registre d'Inquisition de Jacques Fournier, Bibliothèque des introuvables, 2007.

Gwendoline HANCKE - Les Belles hérétiques, L'Hydre, 2001 (disponible en libre accès ici)

 

Un documentaire indispensable : Les Cathares, à visionner ici.

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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 13:12

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    Jusqu'au 13 octobre 2013, ne manquez pas cette très belle exposition consacrée aux femmes qui ont fait de la Bretagne une oeuvre d'art aux multiples facettes. Diversité artistique, hommage aux paysages ainsi qu'aux habitants et à leurs traditions, c'est un des rendez-vous culturels incontournables de l'été.

 

Musée du Faouët (Morbihan)

Ouvert de 10h à 12h et de 14h à 18h

Tous les jours en juillet et août

(visites commentées les jeudis à 10h30 et visites "flash" les dimanches à 15h et 16h30)  

 

Fermé le dimanche matin et le lundi en septembre et octobre

Dimanche 22 septembre à 15h : conférence sur Jeanne Malivel, membre du mouvement artistique breton des "Seiz Breur" et auteur du mobilier présenté dans l'exposition.

 

Ouvert les jours fériés

 

Contact

02.97.23.15.27

www.museedufaouet.fr

 

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 13:43

Les Femmes et le catharisme


Portrait d'un écrivain : Jane Austen

 

Les Dames de Chenonceau

 

Les Françaises dans la Résistance

 

L'Education des jeunes filles au 19è siècle

 

La Chasse aux sorcières (15è-18è siècles)

 

Paysannes

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 10:22

220px-Marie Antoinette Adult4Analyser, ou plutôt tenter d’analyser un personnage tel que Marie-Antoinette n’est pas une chose aisée. En effet, jamais une femme dans l’Histoire n’a suscité autant d’ouvrages, de pamphlets, de critiques, de représentations, d’admiration et de haine. Martyre et victime pour les royalistes après son exécution le 16 octobre 1793, elle est aussi, de son vivant, très souvent la cible de ses contemporains qui, haineux, lui reprochent d’être responsable des maux de la France. Considérée comme frivole et dépensière, elle est, pour l’opinion publique, l’épouse infidèle, lubrique et écervelée d’un roi faible et benêt, qui ne pense qu’à ses propres plaisirs. Ces accusations causeront en partie sa perte lors de son procès devant le Tribunal Révolutionnaire. Mais sont-elles fondées ? Marie-Antoinette était-elle aussi légère que ses détracteurs le dirent ?

 

Remontons le fil du temps, et commençons notre récit en l’année 1770.

 

 

Deux enfants au cœur d’un mariage d’intérêt politique

 

Le 16 mai 1770, dans la chapelle du château de Versailles construite sous Louis XIV, deux adolescents se tiennent côte à côte. Respectivement âgés de 15 et 14 ans, le Dauphin de France Louis et l’Archiduchesse d’Autriche Marie-Antoinette sont unis par l’archevêque de Reims en présence du roi Louis XV et de toute la Cour. La cérémonie terminée, de fastueuses festivités ont lieu dans les jardins de Versailles, alors remplis d’une foule de Parisiens venus assister à l’événement, et se clôt le soir par un feu d’artifice. On vient de marier le futur roi et la future reine de France.

 

Comme la quasi-totalité des mariages princiers, il s’agit d’une alliance d’intérêt. En effet, depuis longtemps, la France et l’Autriche se disputent l’hégémonie de l’Europe. Seule une union peut mettre fin à cette rivalité à laquelle les souverains des deux pays aspirent. Le rapprochement est amorcé dès 1766 par Choiseul, ministre de Louis XV, et Kaunitz, conseiller de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, pour aboutir à la demande en mariage officielle en 1769.

 

Lorsque l’on commence à parler sérieusement d’union entre les deux jeunes gens, ils ne sont donc que des enfants, âgés de 11 et 10 ans. Louis est dauphin depuis peu puisque son frère aîné et son père, fils de Louis XV, sont respectivement décédés en 1761 et 1765. Quant à Marie-Antoinette, elle est l’avant-dernière enfant d’une fratrie qui en compte quinze, nés de l’empereur germanique François 1er et de Marie-Thérèse d’Autriche.

 

Afin de remplir leurs nouveaux devoirs, l’éducation de ceux qui n’étaient jusque là que deux cadets de famille est reprise en main. Pour Louis XVI, elle a lieu dès la mort de son frère et nous y reviendrons plus tard quand nous analyserons et expliquerons ses rapports avec son épouse. Dans le cas de Marie-Antoinette, elle débute sérieusement à l’âge de 13 ans, lorsque sa mère s’aperçoit de la négligence dans laquelle la jeune fille a été laissée à ce niveau. En effet, l’enfance de Marie-Antoinette est plutôt insouciante. Confiée aux soins de gouvernantes et préceptrices, elle grandit à Schönbrunn auprès de ses frères et sœurs dans une ambiance simple et gaie, l’étiquette étant quasiment absente de la cour d’Autriche. Réticente à tout travail intellectuel, incapable de se concentrer tant son caractère enjoué, vif et espiègle penche vers la facilité et la distraction, elle n’acquiert pas les notions fondamentales que sont la maîtrise de l’écriture et de la lecture de l’allemand, celle de la langue française (alors parlée dans toutes les cours d’Europe) ainsi que du latin. Son profil ne correspondant pas à celui d’une future reine de France, Marie-Thérèse, la sachant pour autant loin d’être bête, décide alors de faire venir de France l’abbé Vermond, chargé d’instruire le petit feu follet. Il y parviendra plus ou moins bien… Déjà se profile à l’horizon l’image d’une Marie-Antoinette têtue, qui aime faire ce qu’il lui plaît… quand il lui plaît !

 

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Portrait de l'archiduchesse Marie-Antoinette, peint en 1769 par Joseph Ducreux à l'attention du Dauphin

 

Pourtant, lors de son arrivée en France, juste avant le mariage, elle va se trouver propulsée dans un monde rigoureux, fait de contraintes et de surveillance quasi-permanentes : la Cour est très à cheval sur l’étiquette. Marie-Antoinette y fait face pour la première fois lors de sa « passation » entre les deux pays. Celle-ci a lieu le 7 mai 1770 sur une île du Rhin, l’île des Epis. Dans un pavillon en bois construit pour l’occasion et marquant un « pont » entre l’Allemagne et la France, la jeune archiduchesse est dans l’obligation de renoncer à tout ce qui la rattache à son pays d’origine : elle ôte tous ses vêtements pour vêtir ceux de la Cour de France et abandonne ses dames de compagnie autrichiennes. Pour une adolescente de 14 ans habituée à ses repères, c’est beaucoup : spontanément, la jeune fille désespérée se laisse aller dans les bras de Madame de Noailles, sa nouvelle dame d’honneur. Celle qu’elle nommera plus tard « Madame l’Etiquette » est une personne stricte : elle la repousse doucement mais fermement. L’effusion n’est pas admise. Premier coup dur qui annonce la solitude prochaine.

 

La rencontre avec le dauphin le 14 mai, au cœur de la forêt de Compiègne, n’est guère plus prometteuse. Louis XV, présent comme le veut la tradition, l’accueille chaleureusement. Mais le comportement de son futur époux est plutôt froid. Non pas que le dauphin soit un être dédaigneux, bien au contraire. Il est surtout d’une timidité maladive et ne connaît rien aux femmes, ce qui le rend maladroit. Et cette maladresse, doublée du caractère vif et parfois peu réfléchi de Marie-Antoinette, ne va pas arranger leurs affaires de couple les premières années de leur mariage.

 

 

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Louis, dauphin de France

 

 

En effet, au soir de leurs noces, les jeunes époux sont menés à la chambre conjugale par Louis XV, en même temps que l’archevêque de Reims bénit le lit. Laissés seuls, l’union n’est cependant pas consommée. Il faut se montrer là indulgent : que peuvent faire deux jeunes gens inexpérimentés et innocents des choses de la chair, venant à peine de se connaître, dans la couche nuptiale ? Le problème n’est cependant pas anodin : il faudra attendre sept ans pour que l’acte sexuel soit complètement accompli, et huit ans pour que le premier enfant naisse. De cette longue attente, Louis et Marie-Antoinette vont en être les victimes : pamphlets et moqueries sur l’incapacité sexuelle d’un roi déjà considéré comme un idiot et accusations de lubricité à l’égard d’une reine qui, suppose t-on, insatisfaite de sa vie de couple, multiplie les amants. Or, rien de tout cela n’est fondé : Louis XVI était loin d’être bête et impuissant, et Marie-Antoinette n’était pas une dépravée. Son attitude, cependant, va se révéler être à mille lieux de ce que l’on attend d’une (future) reine.

 

 

Les premières années à la Cour de Versailles

 

Pour comprendre en partie le comportement de Marie-Antoinette lors des premières années de sa vie à Versailles, il faut analyser plus en profondeur ses relations avec son mari.

 

Le futur Louis XVI, né le 23 août 1754, est un être solitaire, un peu replié sur lui-même. Second fils de Louis-Ferdinand, il porte le titre de duc de Berry et, suivant la logique de succession, n’est pas amené à être roi un jour. C’est un enfant fragile, réservé, à l’écart. Contrairement à ses frères (il en a trois), il n’est pas admiré et ne possède pas l’art de la conversation. Pour résumer, il est terriblement timide.

 

En 1761, alors qu’il n’a que 7 ans, son destin bascule : son frère meurt d’une tuberculose osseuse. Désormais second dans la succession après son père, on considère qu’il est important de reprendre en main son éducation : elle se révèle sévère. Mais Louis est d’une bonne nature. Il s’applique et se montre bon élève dans des matières aussi variées que la littérature, l’histoire et les langues (il maîtrisera avec talent l’italien et le latin). Mais très vite, ses goûts se portent vers les sciences et il se passionne pour la géographie et la mécanique des horloges. Simone Bertière, dans son colossal ouvrage Marie-Antoinette l’insoumise, résume en une seule phrase sa personnalité qui, bien qu’effacée, n’en est pas moins d’une grande intelligence et d’une grande culture : « Il sait énormément de choses, mais comme il ne dit rien, personne ne s’en doute. Son silence passe pour stupidité »

 

Le problème, c’est que cette vision négative de Louis, risée de la Cour et de toute l’Europe, est aussi celle que Marie-Antoinette a de lui. Et elle débute bien avant leur rencontre. Depuis que son destin de future reine de France est scellé en 1769, sa mère et son entourage ne cessent de lui répéter que le dauphin est un homme mou et bête, et qu’elle n’aura par conséquent aucun mal à le mener par le bout du nez. D’autant plus que l’objectif de l’Autriche n’est pas dépourvu d’intérêts : Marie-Thérèse veut faire de sa fille une sorte d’espionne travaillant pour sa patrie d’origine et pense qu’elle pourra facilement influencer son époux dans des décisions politiques importantes au profit de l’Autriche. Des années durant, l’impératrice fera donc pression sur Marie-Antoinette dans ce but, par l’intermédiaire d’une très massive correspondance ainsi que par deux proches de la jeune fille : l’abbé Vermond et le comte de Mercy-Argenteau. Mais c’était bien sous-estimer Louis, qui n’est pas dupe et saura, avec subtilité, détourner sa femme de toute ambition politique. Nous y reviendrons.

 

Avec de tels préjugés sur le dauphin, difficile pour Marie-Antoinette d’éprouver un quelconque attrait pour cet époux qui, par ailleurs, est son total opposé : il fuit le plus possible les mondanités et les conversations en société, ne se pliant qu’aux obligations imposées par l’étiquette, qu’il suit à la lettre. Elle, au contraire, aime être vue, admirée et converser, même de banalités. Extravertie parfois jusqu’à l’étourderie (son jeune âge y est pour beaucoup), elle se montre aussi désobéissante et moqueuse vis-à-vis de ses dames de compagnie dont elle déplore l’âge avancé, qui est pour la plupart… d’une trentaine d’années à peine ! Lui aime chasser, il se couche donc tôt et se lève à l’aube. Elle, aime faire la fête et les soirées se terminent souvent tard dans la nuit… Bref, autant dire qu’ils n’ont absolument rien en commun.

 

Ce n’est donc pas vers son mari que la jeune dauphine se tourne pour oublier sa solitude et, surtout, la pression incessante qu’exerce sur elle la vie versaillaise. En effet, Marie-Antoinette déteste l’ambiance, hypocrite, qui y règne et trouve l’étiquette totalement ridicule. On ne lui donnera pas tort sur ce dernier point, quand on sait qu’il existe tout un rituel, long et complexe, ne serait-ce que pour lui apporter un simple verre d’eau... En effet, l’étiquette, créée sous Louis XIV, vise uniquement à justifier le rang et le titre, par le rôle qu’elles jouent auprès des souverains (les vêtir, les servir…), de personnes de la haute aristocratie. Sans ce cérémonial, elles n’ont plus aucune raison d’être. Or, Marie-Antoinette, nous le verrons, prendra beaucoup de distance vis-à-vis de cette longue tradition, ce qui lui vaudra de très vives critiques au sein même de la Cour.

 

Pour échapper à cette atmosphère pesante ainsi qu’aux récriminations épistolaires incessantes de sa mère, reprises de vive voix par Mercy-Argenteau, sur son comportement et l’absence de grossesse au fil des années, la jeune fille cherche alors des échappatoires : ce seront les divertissements et les fêtes. En 1773, elle se rend pour la première fois à Paris, renommée pour ses bals et ses théâtres. Elle est néanmoins toujours chaperonnée : parfois, le dauphin l’accompagne, mais bien souvent ce sont ses beaux-frères, les comtes de Provence et d’Artois, qui jouent ce rôle. Et Marie-Antoinette trouve à Paris tout le piment, toute l’euphorie qui lui manque tant à Versailles. Elle s’entoure aussi d’un cercle d’amis intimes qu’elle choisit elle-même, selon ses coups de cœur et non selon une imposition de rang ou de convenance.

 

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Marie-Antoinette, dauphine de France

 

 

Elle a d’autant plus besoin d’amis à qui se confier et auprès de qui se réfugier qu’elle est en conflit quasi-permanent, depuis son arrivée en France, avec Madame du Barry, maîtresse de Louis XV. Influencée par les filles de ce dernier, qui n’avaient déjà pas accepté, en son temps, la présence de Madame de Pompadour, elle lui reproche son aversion, d’ailleurs réciproque, pour Choiseul, le premier ministre. Sans rentrer dans les détails politiques de l’affaire, précisons qu’il existe donc au sein de la Cour deux factions rivales, l’une prenant parti pour la belle comtesse du Barry, l’autre pour le célèbre et puissant ministre qui voit en elle une instigatrice trop influente sur la personne du roi. Choiseul soutenant de façon générale les intérêts de l’Autriche, Marie-Antoinette se voit par conséquent contrainte, poussée une fois de plus par sa mère, de se ranger de son côté. Ce n’est pas chose difficile néanmoins : la dauphine ressent déjà une animosité pour la favorite de Louis XV, qui s’explique principalement par l’infériorité de sa naissance. Elle n’accepte pas qu’une roturière (puisque c’est bien de la roture qu’elle vient) puisse tenir une place aussi importante auprès du monarque le plus puissant d’Europe.

 

Les choses ne s’arrangent pas lors du renvoi de Choiseul, le 14 décembre 1770. C’est un coup dur pour l’Autriche, qui voit disparaître un de ses soutiens les plus précieux et, croit-elle, naître la menace de la dissolution de l’alliance entre les deux pays. La pression s’accentue sur Marie-Antoinette, qui entre en une résistance plus dure envers Madame du Barry et son « clan » hostile à l’Autriche. Cette résistance est d’autant plus vive que la maîtresse du roi est ressortie grandie du renvoi du ministre. Sollicitée, courtisée, elle suscite chez la dauphine une jalousie due à la non-légitimité de son statut. Comment une favorite royale de si petite naissance peut-elle supplanter la dauphine ? C’est indécent !

 

C’est là donner bien de l’importance à la pauvre Madame du Barry qui n’avait, contrairement à la marquise de Pompadour, aucune ambition politique, donc aucune influence de la sorte sur le roi. Il faudrait plutôt expliquer ce rejet d’une grande partie de la Cour à son égard par le mode de vie et la fin de règne de Louis XV, devenu très impopulaire. De plus, loin d’entrer dans le jeu de Marie-Antoinette, elle cherche constamment à s’attirer la sympathie de cette dernière. Or, la jeune fille est entêtée et l’ignore royalement, refusant de lui adresser la parole. Ce comportement maladroit finit par lui causer du tort : le roi, mécontent, intervient. Il lui reproche de ne pas traiter certaines personnes de la Cour avec respect, sans jamais mentionner de nom. Marie-Thérèse, qui peut compter sur Mercy-Argenteau pour lui rapporter les moindres faits et gestes de sa fille, prend les choses en main et sermonne sa progéniture : elle ne doit surtout pas se mettre le roi à dos. Un comble quand on sait que c’est notamment elle qui a incité Marie-Antoinette à prendre parti ! Cette dernière, qui ne veut néanmoins pas contrarier sa mère, cède. Le 1er janvier 1772, lors de la cérémonie des vœux où elle défile devant toute la Cour, elle s’arrête à hauteur de Madame du Barry et lui dit : « Il y a bien du monde aujourd’hui à Versailles ». Cette phrase, anodine, règle le problème, en apparence du moins. Car elle déclare par la suite à Mercy que plus jamais elle ne cédera, peu importe les mises en garde de sa mère. Marie-Antoinette a grandi et s’émancipe peu à peu de l’emprise de sa famille. Les raisons qui la font détester la favorite royale lui sont propres et peuvent paraître dérisoires, mais elle s’y tient. Pour elle, c’est une question de morale.

 

Ce caractère tendant vers l’indépendance va s’accentuer. La mort de Louis XV et, par conséquent, son nouveau statut de reine vont donner à Marie-Antoinette l’illusion qu’elle peut faire tout ce qu’elle désire. Et c’est aussi cela qui va, en partie, être à l’origine de sa chute.

 

 

Marie-Antoinette, reine de France (1774-1789)

 

Louis XV meurt le 10 mai 1774 de la petite vérole, après un long règne qui se termine par une immense impopularité. Voilà le dauphin et la dauphine prenant les titres et fonctions de roi et reine. Ils ont 20 et 19 ans et représentent le renouveau, l’espoir pour tout un peuple. En secret, Marie-Antoinette espère bien mener la barque, pensant son époux docile. Les circonstances vont être bien différentes…

 

Ce qu’il est avant tout essentiel de noter, c’est que le statut de reine est pour Marie-Antoinette comme une délivrance. Délivrance vis-à-vis, d’abord, de sa mère. En effet, malgré l’apparence de jeune femme superficielle, elle n’est pas naïve : elle a pleinement conscience d’être une marionnette aux mains de Marie-Thérèse qui espère continuer à manipuler sa fille dans les intérêts de l’Autriche. Or, la reine est à présent une femme qui a mûri. Cette émancipation va prendre un peu de temps, car Marie-Antoinette est très attachée à sa famille et sa patrie, mais elle ne manquera pas de s’accentuer fortement au fur et à mesure des années.

 

Au début du règne, donc, la toute jeune reine tente d’imposer les choix politiques de l’Autriche, en les faisant passer pour siens, à Louis XVI, notamment dans la nomination des ministres. Elle désire particulièrement le retour de Choiseul, au point, devant le refus catégorique du roi, d’en faire une affaire personnelle. Face à ce véritable harcèlement entêté, Louis XVI, qui sait très bien que sa femme n’a aucune intelligence politique et qu’elle n’est que sous l’emprise émotionnelle de sa mère, joue la subtilité : il lui accorde de petites faveurs sans conséquences, comme la nomination de Madame de Lamballe, son amie proche, à la charge tout juste rétablie de surintendante de la Maison de la reine, lui faisant ainsi croire qu’elle possède un pouvoir de décision. Et mieux encore : il détourne son attention sur des domaines très éloignés de la politique. Il lui offre tout d’abord le Petit Trianon, construit en son temps pour Madame de Pompadour, dans le parc du château. Ce cadeau marque le début d’une nouvelle vie pour Marie-Antoinette : il sera le lieu de son épanouissement et d’un certain bonheur.

 

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Le petit Trianon

 

 

En effet, dès qu’elle entre en sa possession, elle y entreprend des rénovations importantes, qui ne cesseront qu’à la Révolution : amélioration des intérieurs, création de jardins à l’anglaise… Concentrée sur ces projets, pour lesquels elle fait preuve d’une grande maîtrise et d’une grande compétence, elle en oublie la politique… et, dans la mesure du possible, la vie étouffante de Versailles. Le Petit Trianon devient son refuge, où elle vient se ressourcer avec ses amis intimes, qu’elle a choisis selon ses inclinations, dans une grande simplicité : l’étiquette y est effectivement totalement bannie. La reine y donne quelques fêtes, dont une, restée célèbre par son caractère grandiose, en l’honneur du roi, le 3 septembre 1777. La particularité de ces réceptions est qu’elles ne se font que sur invitation : une grande partie de la Cour en est donc exclue, ce qui soulève un flot d’indignations et de critiques. Ce ne sont là, hélas, que les débuts d’une longue liste…

 

Au début, le Petit Trianon n’est donc qu’un lieu de festivités et de promenades quotidiennes, car la reine se doit de loger à Versailles. C’est lorsqu’elle attrape la rougeole en 1779 et qu’elle vient vivre près de trois semaines dans le petit château qu’il devient pour elle un lieu de séjour. Elle n’y dort pas systématiquement, mais de plus en plus souvent néanmoins. Là, plus de rituel du lever, pas de visites officielles, pas de surveillance pesante, elle y fait ce que bon lui semble et elle n’y reçoit que ses proches et les personnes qu’elle aime, comme ses amies Mesdames de Lamballe et de Polignac. Le roi, qui lui n’y séjourne jamais la nuit, vient cependant lui rendre de fréquentes visites. Il semble apprécier la quiétude du lieu car lui aussi n’aime pas l’ambiance pesante du palais.

 

La reine n’en oublie pas pour autant ses obligations. Au château de Versailles, elle a la carte blanche de son époux pour toute l’organisation des divertissements, notamment en matière de dîners et de théâtre, une de ses passions. Mais là encore, elle marque une rupture avec la tradition : sa nature la portant à vouloir s’impliquer en tout, elle se mêle des décisions habituellement prises par des personnes compétentes en matière de décors ou de choix des acteurs. Louis XVI la laisse néanmoins faire. D’abord parce que pendant ce temps, nous l’avons vu, elle ne pense pas à la politique, mais aussi parce que le roi est conscient que pour tenir un faste digne de la royauté, elle seule, qui sait attirer l’attention par sa personnalité enjouée, en est capable. Il se sait incompétent en ce domaine, lui qui fuit la société aristocratique, qu’il considère comme futile et sournoise. Louis XVI est un homme simple, qui se passionne pour tout ce qui est manuel : il lui arrive très souvent de monter sur les toits de Versailles pour regarder les couvreurs travailler. De même, il ne ressent aucune honte à parler aux paysans rencontrés sur son chemin lors de ses parties de chasse. Dès qu’il le peut, il se réfugie dans ses livres et ses cartes de géographie. Il apprécie la solitude et pour lui, être roi est un poids. Il sait que, malgré ses efforts et sa volonté de bien faire, il n’en a pas l’envergure. Son plus grand défaut : l’indécision, qui le pousse à l’inactivité et à subir les événements. Ce manque de confiance en lui, disons-le tout de go, lui vaudra en grande partie la guillotine.

 

Ces deux êtres sont par conséquent diamétralement opposés et donc… complémentaires. Cela pourrait fonctionner parfaitement si une ombre ne planait pas au-dessus du couple : en 1777, soit sept ans après leur mariage, ils n’ont toujours pas d’enfant. Pour cause, l’union n’a tout simplement pas été encore consommée. Et cet état de fait engendre critiques et rumeurs : si la reine passe autant de temps à Trianon, à l’abri des regards, c’est certainement pour recevoir ses amants et combler ainsi son insatisfaction conjugale. Et si le roi n’insiste pas, c’est qu’il souffre sûrement d’impuissance ou d’une malformation génitale. Bref, les bruits courent, les pamphlets et quolibets aussi, et les deux souverains ne font rien pour y mettre fin. Pourtant, l’avenir de la dynastie est en jeu et le statut de Marie-Antoinette en danger : si elle ne donne pas d’héritier à la monarchie, elle risque purement et simplement d’être répudiée.

 

Pourquoi le couple n’arrive t-il pas à se rapprocher ? Nous avons vu leur différence de caractère et de centres d’intérêts. Elle participe activement à leur éloignement mutuel. Il faut aussi prendre en considération les sentiments que Marie-Antoinette porte à son mari. Depuis longtemps, on lui rabâche que Louis XVI est un incapable et pour elle, il est impossible de remettre cette version en question. Elle ne voit pas ses qualités que sont sa douceur, sa gentillesse et sa culture. Condescendante à son égard, elle n’hésite pas, dans sa spontanéité parfois maladroite, à se moquer publiquement de lui. Le prestige du roi, déjà faible, s’en retrouve encore plus amoindri. Louis XVI participe donc de moins en moins aux festivités de la Cour et n’accompagne plus du tout la reine aux bals et pièces de théâtre donnés à Paris, ce qui conforte les détracteurs dans leur vision d’une femme libre, donc légère et dépravée. Car que peut faire une reine sans son époux à ses côtés lors de tels événements, si ce n’est pour le tromper ?

 

C’est là bien mal connaître la reine. Car Marie-Antoinette peut être accusée de bien des défauts, mais certainement pas d’infidélité et de lubricité. Son éducation stricte et basée sur les préceptes religieux l’en empêchent purement et simplement. En effet, Marie-Thérèse n’a pas manqué d’inculquer à ses enfants la méfiance du corps et de la nudité, qu’elle considère comme des choses immorales. Marie-Antoinette, bien loin d’être dévergondée, est au contraire une femme très pudique. Parfois, son attitude rieuse et son goût pour les plaisirs et les fêtes la poussent à flirter, car elle aime plaire, mais ce n’est jamais bien répréhensible. En fait, Marie-Antoinette n’a aimé, au cours de sa vie, qu’un seul homme : le beau comte suédois Axel de Fersen, qu’elle rencontre furtivement en 1774 mais dont elle tombe amoureuse en 1778. Et là encore, rien ne prouve qu’ils furent amants. Fersen sera néanmoins très présent dans sa vie, et il la soutiendra notamment dans quelques décisions politiques maladroites qui coûteront chères à la famille royale, nous y reviendrons.

 

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Axel de Fersen

 

Début 1777 donc, aucun héritier n’est en vue. On jase, on critique, on ne donne pas cher du couple royal, ce qui met en joie le comte de Provence, frère du roi, qui lorgne le trône d’un œil envieux. Il n’est pas impossible qu’il soit justement à l’origine de toutes les diffamations exprimées à l’encontre de Louis XVI et, surtout, de Marie-Antoinette. Il y a donc urgence à agir. C’est encore une fois Marie-Thérèse qui prend les choses en main : elle envoie, sous le prétexte d’une simple visite de courtoisie, son fils, l’empereur Joseph II, à Versailles. Il arrive le 18 avril 1777 et y reste plusieurs semaines. Ce qui est dit lors de ce séjour est assez difficile à retracer, on sait néanmoins qu’il sermonne sa sœur sur son attitude moqueuse envers son époux ainsi que sur son comportement général indigne d’une reine. Elle doit donc se reprendre, penser un peu plus sérieusement à son statut, séduire son mari et se montrer plus agréable à son égard. Joseph II s’entretient aussi avec Louis XVI, mais on ne sait ce qu’ils se disent… Toujours est-il que cette visite atteint son objectif : les relations sexuelles se multiplient et sont « totales » et, le 19 décembre 1778, la reine accouche d’une fille, que l’on nomme Marie-Thérèse, comme sa grand-mère, et qui prend le titre de Madame Royale. L’accouchement est difficile pour Marie-Antoinette : il a lieu en public, sous les yeux de la Cour, afin d’éviter toute substitution. Imaginons la scène : la présence de nombreuses personnes dans la chambre crée, en plus d’un manque d’intimité évident, une chaleur étouffante, au point que Louis XVI doit lui-même aller briser un carreau afin que l’air pénètre la pièce et que sa femme reprenne ses esprits.

 

La reine a donc eu son premier enfant. Mais ce n’est pas un fils. Surmontant leur rejet de la chose sexuelle, Louis XVI et Marie-Antoinette se remettent donc au « travail » et, le 22 octobre 1781 naît un garçon, Louis-Joseph. Le roi est tellement ému et soulagé qu’il fond en larmes. La reine, elle, se pense maintenant en sécurité : elle vient de donner un héritier à la couronne. C’est sans compter sur la santé fragile du petit dauphin. Il faut alors envisager la conception d’un deuxième enfant : Louis-Charles vient au monde le 27 mars 1785 mais, cette fois, la reine a le courage de cacher les douleurs de ses contractions pour ne pas avoir à accoucher en public. Pris donc de court, son entourage n’a pas le temps de mettre les choses officielles en place. Marie-Antoinette peut mettre son fils au monde dans cette intimité qu’elle aime tant. Enfin, le 9 juillet 1786, c’est une petite fille, Sophie, qui naît. Elle meurt à peine un an plus tard. Ce sera le dernier enfant, Marie-Antoinette considérant avoir assuré la dynastie royale.

 

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Marie-Antoinette et ses enfants, par Elisabeth Vigée-Lebrun. Le dauphin Louis-Joseph montre le berceau vide de Sophie, décédée quelques temps auparavant

 

La maternité va cependant totalement transformer le couple. Car dès la naissance de Marie-Thérèse, et il en sera de même lors de la venue de ses frères, ce qui envahit le roi et la reine est un sentiment d’amour fort. Au point qu’au lieu de les confier entièrement à des nourrices et des précepteurs, ils s’occupent eux-mêmes de leurs enfants et de leur éducation. Cet état de parent va aussi, peu à peu, les rapprocher en tant que mari et femme, et ce lien se révèlera prédominant lors de la Révolution. Enfin, et c’est aussi à noter, la condition de mère rend Marie-Antoinette beaucoup plus mature et responsable.

 

Est-ce aussi ce besoin de se retrouver avec ses enfants qui la pousse de plus en plus à se réfugier à Trianon ? Dans ce petit univers clos, elle organise sans cesse de nouveaux aménagements. Elle fait bâtir de 1778 à 1780, par l’architecte Richard Mique, un vrai théâtre entièrement constitué de carton-pâte. C’est là qu’elle passe une grande partie de son temps, avec ses proches, à jouer Beaumarchais et autres auteurs en vogue, comme Rousseau. Son rôle le plus célèbre est celui de Rosine dans Le Barbier de Séville. Là, on l’applaudit, on l’acclame, comme autrefois lorsqu’elle se rendait à Paris en tant que simple spectatrice. Elle se sent admirée, aimée.

 

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Le Théâtre de le Reine

 

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Marie-Antoinette se promenant avec ses enfants dans le jardin du Petit Trianon

 

Ce goût pour le théâtre décline cependant peu à peu, pour laisser place à de nouveaux projets, plus simples. Suivant son besoin incessant d’intimité mais aussi la mode rousseauiste du retour à la nature, Marie-Antoinette entreprend, dès 1783, la construction d’un hameau, qui ne s’achèvera qu’en 1787. Ce « Hameau de la Reine » constitue en fait un véritable petit microcosme, avec ses maisons paysannes, ses laiteries, sa grange, ses étables, son poulailler, son colombier et son moulin. Authentique ferme en fonctionnement, avec son personnel, la reine aime, accompagnée de ses proches, y déguster les produits frais et s’occuper parfois elle-même de la traite ou ramasser les œufs. Là, elle est vraiment souveraine, c’est son domaine à elle, où elle fait ce qu’elle désire. Elle a d’ailleurs pour habitude de déclarer : « Ici, je ne suis plus reine, je suis moi » Le Hameau est son œuvre, et elle s’y sent bien, au point de se vêtir, elle aussi, de façon très élémentaire, en robe simple. Les dernières années précédant la Révolution, la reine dépense de fait très peu d’argent en costumes et en réceptions, puisqu’elle s’habille sobrement et ne reçoit quasiment plus personne.

 

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Le Hameau de la Reine

 

Mais bien évidemment, les indignations s’élèvent une fois encore contre ce mode de vie « paysan » qui ne correspond pas à celui d’une souveraine. En vivant ainsi, écartée de la Cour, Marie-Antoinette exclut la quasi-totalité de l’aristocratie et ne joue plus son rôle officiel, qui doit être public. On pense aussi qu’elle s’éloigne encore plus du roi, alors que l’on sait que celui-ci vient lui rendre des visites matinales presque quotidiennes.

 

Les relations entre les époux, en effet, s’adoucissent de plus en plus avec le temps. Sans parler d’amour, ils commencent néanmoins, lentement mais sûrement, à se faire confiance. Cette confiance s’accentue dès 1787, car les affaires du royaume ne sont pas au beau fixe et Louis XVI, dont l’état moral commence doucement à se détériorer, se tourne vers sa femme pour trouver du soutien. En effet, les caisses de l’Etat sont désastreusement vides. Les impôts, depuis longtemps, écrasent la partie la plus pauvre (et majoritaire) de la population française. On ne taxe ni les propriétaires, ni l’aristocratie, ni le clergé, alors que leur coopération absorberait en grande partie la dette. Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, Louis XVI tente de changer les choses. Dans son esprit bienveillant et malgré tout pragmatique, il n’est pas contre une réforme fiscale qui inclurait la participation des privilégiés. Or, il se heurte violemment à l’opposition de ces derniers qui ne veulent en aucun cas renoncer à leurs prérogatives.

 

Pourquoi n’y a-t-il plus d’argent ? Bien loin des accusations qui commencent déjà à être portées sur les dépenses personnelles de la reine, c’est surtout la guerre en Amérique, à laquelle la France porte son soutien, qui représente un véritable gouffre financier. En effet, en cinq années seulement, elle a coûté… un milliard de livres. A côté, les extravagances de Marie-Antoinette sur ses toilettes, ses aménagements à Trianon ou encore l’achat du château de Saint-Cloud en 1785 paraissent bien dérisoires…

 

L’erreur, néanmoins, de la famille royale, est de continuer à mener grand train de vie comme si de rien n’était. Cela va avoir des conséquences non négligeables. En effet, en 1781, le ministre du roi Jacques Necker fait publier un état des lieux des dépenses de l’Etat dans un but de transparence vis-à-vis des Français. Il y apparaît que les coûts de la Cour, tout inclus, ne dépassent pas les 6%. Une somme superflue, mais qui fait scandale auprès de l’opinion publique. On y voit entre autres les frais de la reine, et son image, déjà ternie, se dégrade encore plus. Marie-Antoinette ne comprend néanmoins pas ce qu’on lui reproche. A ses yeux, elle se trouve dans son bon droit. La Cour et les personnes qui la composent ont toujours fait de telles dépenses, pourquoi y renoncer ? On ne change donc pas les habitudes. Grave erreur. D’autant plus que, par malchance a lieu, en 1785, la très fameuse affaire du collier. Je ne rentrerai pas dans les détails, assez complexes, de l’histoire (qui a d’ailleurs valu à elle seule plusieurs ouvrages) mais pour résumer, il s’agit d’une escroquerie visant à faire payer à la reine un collier d’une valeur de un million six-cent mille livres, collier dont elle n’a jamais fait la commande. Bien qu’innocente, Marie-Antoinette sort de ce complot salie et encore plus haïe. L’opinion publique, qui pense qu’il n’y a pas de fumée sans feu et qu’elle doit être coupable d’une façon ou d’une autre, l’injurie et lance contre elle des pamphlets tous plus durs les uns que les autres. Elle est sifflée à l’Opéra, on l’appelle « Madame Déficit ». Subissant aussi le mépris de la Cour et les rumeurs d’illégitimité de ses enfants, la reine se tourne donc vers la seule personne qui lui offre son crédit : Louis XVI. Nous l’avons dit, ce dernier a du mal à faire face à la situation économique catastrophique. Perdant pied, il se repose sur son épouse, à qui il demande désormais conseil.

 

Marie-Antoinette apparaît réellement sur la scène politique en avril 1787. A cette date, le ministre des Finances, Calonne, est renvoyé par le roi, qui subit la pression de l’opinion et des notables récusant la réforme fiscale dont le pays a grand besoin. Il se demande alors par qui le remplacer. Il refuse de rappeler Necker, congédié en 1781, mais devant son indécision, c’est vers la reine que l’on se tourne. Elle pense alors à l’archevêque de Toulouse, Brienne. D’abord réticent car il le juge libertin, Louis XVI finit par accepter. Dépressif, il commence à lâcher prise.

 

Le nouveau ministre, voyant le moral du roi faiblir, associe la reine à ses décisions. Celle-ci tente de son mieux de gérer la situation, tout d’abord en prenant des mesures visant à faire des économies. Elle supprime notamment certaines charges à la Cour, qu’elle juge inutiles. Cela lui vaut de vives désapprobations de la part des intéressés. Or, le but de Marie-Antoinette n’est pas de faire des vagues. Elle pressent que la monarchie est en danger et son objectif est de sortir des blâmes dont le régime est victime. Mais Brienne échoue dans sa tentative de réforme économique. Il faut dire qu’il ne ménage pas les notables hostiles au changement de fiscalité, au point que le Parlement de Paris réclame les Etats Généraux dans le but de trancher définitivement la question. Le roi les prévoit pour 1792, ce qui soulève les critiques car on considère la date trop lointaine.

 

Pendant ce temps, le Trésor continue de fondre comme neige au soleil. En août 1788, il ne reste que 200 000 francs, alors que les dettes sont de plusieurs millions. Le roi, incapable de réagir tant il s’enfonce dans la dépression, se repose entièrement sur sa femme. Cette dernière, débordée devant l’urgence, rappelle Necker, qu’elle n’aime pourtant pas. Les Etats Généraux sont convoqués pour le 1er mai 1789.

 

 

Le temps des épreuves (1789-1793)

 

Les mois précédant les Etats Généraux sont consacrés, dans toute la France, à la rédaction des fameux cahiers de doléances et aux élections des députés.

De son côté, la famille royale profite de ce moment de relative accalmie pour veiller Louis-Joseph, le dauphin, qui agonise. Bossu, atteint de scorbut, l’enfant, âgé de huit ans, n’en a plus pour très longtemps. Sa mère, attentive, le veille inlassablement, tentant de le faire manger et de lui redonner un peu de vie. Très affaiblis moralement, les souverains ne sont donc pas prêts psychologiquement à faire face aux Etats Généraux qui approchent.

 

La reine montre d’ailleurs beaucoup d’inquiétude à ce sujet. Angoissée, elle sent qu’une page est sur le point de se tourner. Tout comme le roi, elle montre de la méfiance vis-à-vis de Necker, qu’elle sait tourné vers les idées constitutionnelles. En effet, en 1789, la France est dans sa grande majorité toujours très monarchiste. Mais, de plus en plus, l’idée d’une monarchie à l’anglaise, où le roi partagerait son pouvoir avec un Parlement sur la base d’une constitution, s’ancre dans les esprits. Les Etats Généraux représentent donc une opportunité à ne pas rater pour les partisans d’un tel régime.

 

Le grand rendez-vous débute le 5 mai 1789, en présence des députés des trois ordres (noblesse, clergé, tiers-état), du roi, acclamé, et de la reine, boudée. Dans son discours, Louis XVI réaffirme sa volonté de réforme fiscale, dans un exposé qu’il veut à la fois ferme et chaleureux. Mais il n’évoque pas encore les modalités du vote : ce dernier doit-il se faire par tête ou par ordre ? Le vote par tête lui permettrait de remporter haut la main le débat sur l’impôt puisque, numériquement majoritaire, le tiers-état ne demande que ce partage fiscal qu’il juge normal et égalitaire. Mais le roi, dans son hésitation chronique et ne voulant pas pour le moment se mettre l’Eglise et la noblesse à dos, préfère ne pas aborder le sujet. Pendant le mois et demi qui suit, les députés des trois ordres restent donc à Paris où ils attendent une nouvelle session.

 

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Ouverture des Etats Généraux

 

Cette attente est d’autant plus longue que Louis XVI a bien d’autres soucis en tête. Son fils s’affaiblit de jour en jour et finit par rendre son dernier souffle le 4 juin. Le roi et la reine sont anéantis. Ils fuient Versailles et partent à Marly pour tenter de faire leur deuil. Mais les événements les rattrapent : la nouvelle session des Etats Généraux est prévue le 23 juin et trois jours auparavant, les députés du tiers-état se sont rendus dans la salle du Jeu de Paume afin de se jurer mutuellement de donner une constitution à la France.

 

Pour le moment, le roi décide d’ignorer cet état de fait et se focalise principalement, le 23 juin, sur la question de la fiscalité, en demandant à chaque ordre, et surtout à la noblesse et au clergé, d’accepter l’égalité devant l’impôt. Il n’aborde pas le problème, pourtant espéré par le tiers-état, de l’inégalité de l’accès aux emplois et autres privilèges. Puis il demande à chaque ordre de se disperser et de voter chacun de son côté. Le tiers-état refuse et reste. Le lendemain, ce dernier est rejoint par une partie du clergé, puis le 25 juin, c’est au tour de quarante-sept députés de la noblesse de rallier ce qui se nomme désormais l’Assemblée Nationale. Celle-ci se déclare Constituante le 7 juillet. Le roi ne peut plus rien faire, la Révolution est en marche.

 

C’est sans compter sur Marie-Antoinette, qui refuse la passivité. Elle pousse Louis XVI à agir, sans se douter un instant que ses actes ne vont servir qu’à accélérer le processus révolutionnaire. Tout d’abord, le roi fait venir, dans le but de se protéger, des régiments suisses, la garde royale française ayant rejoint les manifestants. Puis, le 11 juillet, il renvoie Necker. Ces deux décisions provoquent un tollé et un événement décisif dans la Révolution : le peuple de Paris prend la Bastille le 14 juillet, après qu’on l’ait incité à aller y chercher des armes pour se défendre.

 

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La prise de la Bastille

 

 

À partir de ce moment, tout s’enchaîne : la commune de Paris est créée, ainsi que la garde chargée de sa défense, la Garde nationale, La Fayette à sa tête. La monarchie absolue n’est plus. Louis XVI se voit donc obligé de renvoyer les troupes suisses et de rappeler Necker, afin de calmer la situation. Malgré ces initiatives, les révolutionnaires jugent non pas le roi, mais Marie-Antoinette, d’avoir été l’instigatrice de la venue des sections suisses et du renvoi du ministre des finances. L’ambiance gronde, au point que de nombreux nobles doivent fuir. Parmi eux se trouvent Madame de Polignac, la plus proche amie de la reine, mais aussi l’abbé Vermond, le lecteur de Marie-Antoinette. Cette dernière se retrouve donc dans une grande solitude pour faire face aux événements politiques tragiques qui s’annoncent.

 

Seule ? Pas vraiment. Marie-Antoinette va trouver de la force auprès de ses enfants et surtout de Louis-Charles âgé de 4 ans. Elle peut aussi compter sur Axel de Fersen, l’homme qu’elle aime depuis plusieurs années. A Versailles, elle tente de vivre comme avant, passant tout l’été 1789 à Trianon. Le roi, lui, chasse, comme à son habitude. Pendant ce temps, pourtant, de très importants changements ont lieu : le 4 août est proclamée l’abolition des privilèges et des droits féodaux ; le 26 août, on fait la lecture de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Par ailleurs, l’Assemblée se lance dans son immense projet de constitution basée sur la séparation des pouvoirs.

 

Or, pour tout cela, il faut obtenir l’accord du roi, qui détient l’exécutif. Celui-ci retarde volontairement la signature de ces documents, ce qui met l’opinion publique dans une colère très grande. En effet, le roi, on ne sait par quel miracle, attend que les choses redeviennent comme avant et prône la patience. Il a du mal à admettre que les transformations politiques en cours s’avèrent irréversibles, et que son mode de gouverner est en train de disparaître. Il choisit donc… de ne pas agir, et d’attendre. Il commet par ailleurs un nouvel acte qui va conduire à un autre événement majeur de la Révolution : sous la pression, et ayant peur pour sa sécurité et celle de ses proches, il fait venir un régiment de Flandre. En guise de bienvenue, on offre aux soldats un banquet où mets et vins coulent à flots, en présence du roi et de la reine : cela crée un véritable scandale, car le peuple de Paris meurt de faim. Le lundi 5 octobre, des parisiennes prennent donc le chemin de Versailles pour aller réclamer du pain au roi. Elles ne sont pas seules. Parmi elles, des hommes, pour beaucoup déguisés en femmes, les accompagnent. Leur but ? Que la famille royale, ainsi que l’Assemblée nationale, qui siège à Versailles, s’installent à Paris, où elles pourront être sous le contrôle du peuple.

 

C’est donc vers onze heures du matin, alors qu’elle se trouve à Trianon, que Marie-Antoinette apprend la venue imminente des émeutiers. Elle regagne le palais et rejoint son époux. Là, on lui conseille de fuir avec ses enfants mais elle s’y refuse, ne voulant pas quitter le roi. Son courage commence sérieusement à être mis à rude épreuve, mais elle fait face.

 

Le cortège de Parisiens arrive enfin, ainsi que La Fayette et la Garde Nationale, venus protéger la famille royale. Quelques femmes sont autorisées à entrer dans le château et rencontrer le roi, qui promet de fournir du pain au peuple affamé. Puis, la nuit tombée, la foule campe devant les grilles du palais. Les choses sont loin d’être terminées.

 

En effet, au petit matin du 6 octobre, on réveille la reine en urgence : des insurgés ont réussi à pénétrer dans le château, et sa vie est en danger. Toute la famille se retrouve alors cernée dans la salle de l’œil-de-bœuf et, devant la pression de la foule, se voit dans l’obligation de se montrer au balcon. Le roi obéit le premier, il est rapidement acclamé. Puis il rentre. C’est lorsque l’on demande à la reine de paraître que les choses se compliquent. Elle sait la haine qu’éprouve le peuple pour elle. Courageuse, elle prend néanmoins ses enfants par la main et sort. Des cris percent : « Pas d’enfants ! » Elle les fait donc reculer et se retrouve seule face à des centaines d’émeutiers, à portée d’arme. Digne mais morte de frayeur, elle compte les secondes, qui lui paraissent très longues. Puis, contre toute attente, on l’acclame à son tour. Pour le moment, elle est sauve.

 

Afin de ne pas envenimer la situation, Louis XVI décide de répondre favorablement à la requête du peuple, et d’aller s’installer à Paris. Il espère au fond de lui, et le pense même fortement, que la situation est temporaire et qu’il retrouvera prochainement, ainsi que sa famille, son palais. L’Histoire en décidera autrement. Alors qu’elle rassemble ses affaires, Marie-Antoinette ne se doute pas qu’elle ne reverra jamais plus Versailles, et que Trianon, ce petit château si cher à son cœur, ne sera bientôt plus qu’un souvenir…

 

Dans le carrosse qui les mène à Paris, la famille royale, silencieuse, observe la foule que les entoure, armée de pique au bout desquelles sont plantées des têtes de gardes du palais. On met plus de six heures à arriver à destination : tout d’abord la mairie de Paris, puis le palais des Tuileries, la nouvelle demeure.

 

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Le palais des Tuileries. Il fut détruit par un incendie en 1871.

 

Ce château manque cruellement de confort. En effet, depuis de nombreuses décennies, les rois n’y séjournent plus. Il faut donc tout remeubler. Et peu à peu, la vie reprend et s’organise. On maintient les rituels officiels du lever et du coucher, ainsi que la messe quotidienne. La vie de Cour est cependant limitée à quelques dîners, on ne donne plus ni fêtes, ni bals. La famille royale, Marie-Antoinette surtout, se replie sur elle-même. Discrète et évitant toute ostentation pour éviter que la haine du peuple ne s’accentue, elle se contente de travaux d’aiguille, de discussions avec ses dames d’honneur et veille à l’éducation de ses enfants. Le roi quant à lui, privé de ses parties de chasse, sombre dans une véritable dépression. La reine sait qu’il a besoin de son soutien mais elle aussi se retrouve plongée dans la solitude : elle ne s’entend pas avec le comte de Provence et Madame Elisabeth, frère et sœur du roi. Il n’y a que Fersen vers qui elle peut se tourner.

 

Dans cette claustration ressentie comme une véritable captivité, la famille royale connaît pour l’instant les plus durs moments de son existence. Pourtant, contrairement aux apparences, ils ne sont en réalité pas si surveillés que cela. En effet, rappelons-le, au tout début de la Révolution, on ne veut en aucun cas supprimer la monarchie. L’institution royale est respectée et bien que la reine soit victime de critiques virulentes, le roi, lui, est encore relativement aimé. Et c’est pour cela que, malgré la contrainte de signer les articles de la Constitution à laquelle il n’adhère moralement pas, Louis XVI, et encore plus Marie-Antoinette, espère un retour à la normale. A leurs yeux, seule la monarchie absolue est valable, c’est dans l’ordre des choses voulues par Dieu, dont le roi est le représentant sur Terre. Pourtant, sous une apparence de patience, Marie-Antoinette trépigne et ne songe qu’à fuir. Elle ne supporte pas la vie aux Tuileries et veut retrouver sa liberté. Elle tente de convaincre le roi d’organiser une évasion, ce qu’il refuse obstinément.

 

Avec le temps néanmoins, l’Assemblée constituante compte de moins en moins de monarchistes. Cela est dû en partie au fossé qui se creuse de plus en plus entre les souverains et leur peuple. En effet, le roi met toujours beaucoup de temps à ratifier les décisions de l’Assemblée, ce qui ne fait que provoquer les doutes de cette dernière sur sa sincérité à adhérer à une monarchie constitutionnelle. Il se montre aussi très absent, s’isole. Quant à la reine, elle se comporte de façon toujours désagréable dès que des délégations politiques viennent rendre visite au roi, ce qui la rend suspecte à son tour. On dénonce son influence néfaste sur Louis XVI et on pense que c’est elle qui empêche son époux de consentir totalement à la Constitution. Par conséquent, on juge de plus en plus que la France pourrait très bien se passer de roi.

 

Marie-Antoinette sent le danger. Elle cherche du soutien là où, croit-elle, elle peut en trouver : en faisant appel aux puissances étrangères, et plus précisément à son frère, Léopold II (sa mère est morte en 1780), par une correspondance assidue. Elle prépare aussi discrètement une évasion tout au long de l’hiver 1790-1791, avec l’aide de Fersen. Le but de cette fuite est, outre la liberté, de se réfugier à Montmédy et, de là, de tenter de reconquérir le pays avec une aide militaire fournie par les autres puissances européennes, qui, selon Marie-Antoinette, ne peuvent la refuser car elles aussi sont menacées de contagion révolutionnaire. La reine pense que le roi finira par accepter ce départ, d’autant plus qu’il est anéanti par une nouvelle mesure révolutionnaire prise par l’Assemblée : la Constitution civile du clergé, votée le 21 avril 1790. Il tente par tous les moyens de retarder sa mise en application en refusant de la signer, mais il doit céder le 26 décembre 1790. Pour cet homme pieux et attaché aux traditions catholiques, ce décret, qui renie l’institution de l’Eglise, le désespère. Au début de 1791, il tombe très malade. A la joie de sa femme, il consent à fuir.

 

Je ne vais pas entrer dans les détails de ce qui ne sera qu’une tentative d’évasion mais plutôt sur ses conséquences. Quelques mots cependant sur son déroulement : elle a lieu le 21 juin 1791. Le départ est à 1h50 du matin : toute la famille royale (le roi, la reine, leurs enfants, ainsi que la gouvernante de ses derniers, Madame de Tourzel, et Madame Elisabeth), habillée en bourgeois et pourvue de faux passeports, montent dans une berline cossue. Escortés par le comte de Fersen, qui les quitte néanmoins en cours de route par sécurité, ils réussissent à quitter Paris. Reconnus par Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, leur aventure prend fin un peu plus loin, à Varennes. Le carrosse est ramené à Paris le 25 juin, sous l’escorte de deux députés, Pétion et Barnave.

 

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L'arrestation de la famille royale à Varennes, auteur inconnu.

 

Ce que l’on a retenu comme la « fuite à Varennes » va porter un coup très dur au roi et à la reine. On tente maladroitement de minimiser l’acte, en faisant croire à un enlèvement, car l’Assemblée a besoin du roi : elle est en train de terminer la rédaction d’une constitution incluant la monarchie. Exclure le souverain provoquerait donc l’anéantissement de tout son travail. Mais personne n’est dupe : l’opinion sait très bien que c’est la famille royale qui a orchestré l’évasion. Une fois encore, Marie-Antoinette est virulemment attaquée.

 

Le discrédit vis-à-vis du roi et de la reine joue en faveur de la partie radicale de la Constituante. En effet, de moins en moins de députés se déclarent favorables à un partage du pouvoir avec le roi, d’autant plus que beaucoup de constitutionnels sont partis à l’étranger. La tranche gauche de l’Assemblée est soutenue en ce sens par les clubs, comme celui des Jacobins et des Cordeliers. On demande la destitution du roi et, dans ce but, les républicains en appellent au peuple : ils demandent à ce dernier de signer une pétition. Des citoyens se réunissent donc le 17 juillet au Champ de Mars. La garde nationale vient pour disperser la foule mais, prise à partie, elle ouvre le feu. On déplore plusieurs dizaines de morts, ce qui indigne l’opinion.

 

De son côté, la famille royale est cette fois-ci surveillée jour et nuit. Louis XVI finit par accepter la constitution, las et ayant perdu tout espoir. Quant à Marie-Antoinette, elle a été anéantie par l’échec de la fuite, mais elle reprend vite des forces. Elle se remet, très discrètement et sous couvert d’une apparence de résignation, à chercher une aide extérieure par une correspondance inlassable avec Léopold II, Mercy-Argenteau et Fersen. C’est aussi pour elle un moyen de ne pas sombrer dans l’inactivité et la déprime. Elle trouve également du soutien auprès du député Barnave, un partisan de la monarchie constitutionnelle. Il lui conseille, comme l’avait fait autrefois d’ailleurs Mirabeau, de rallier le nouveau régime avec conviction. Marie-Antoinette feint de répondre à ses attentes, car elle joue double-jeu : inenvisageable pour elle d’adhérer à une constitution. Seule la monarchie absolue est valable. En réalité, Barnave lui sert surtout à gagner un temps précieux en attendant l’aide de l’Autriche, mais ce dernier n’est pas naïf et s’en aperçoit : il prend ses distances.

 

Parallèlement, les jacobins font pression pour l’abandon total de la monarchie et l’établissement d’une république. L’Assemblée, devenue Législative, dénombre de plus en plus de partisans d’un tel ordre politique. Elle entreprend alors de pousser le roi dans ses retranchements en votant des lois et décrets contre lesquels elle sait que le souverain ne pourra que poser son véto. Le 9 novembre 1791, elle ordonne donc aux émigrés de revenir en France avant le 1er janvier, sous peine de mort. Le 29 novembre, une nouvelle injonction oblige les prêtres réfractaires à la constitution civile du clergé de prêter serment. Enfin, elle envisage sérieusement de déclarer la guerre avec l’étranger dans le but de répandre les idées révolutionnaires et de mettre définitivement un terme à la monarchie. De ce dernier point, Marie-Antoinette, contrairement à Louis XVI qui y répugne, s’en félicite.

En effet, une guerre, qui inclurait la venue d’armées royalistes, dont celles notamment de son neveu François II (Leopold étant décédé le 1er mars), est à ses yeux le seul moyen de sortir sa famille de sa situation inextricable.

 

Le 20 avril 1792, le roi se rend donc à l’Assemblée et y proclame, bien à contrecœur, l’état de guerre. La reine, quant à elle, se réjouit : elle transmet même des informations tactiques aux troupes austro-prussiennes, informations dont on sait aujourd’hui qu’elles étaient bien limitées et n’auraient en aucun cas changé le cours du conflit. Toujours est-il qu’en à peine une semaine, l’armée française bat en retraite. Pour les révolutionnaires, cet échec ne peut qu’être dû à une trahison, qu’ils imputent immédiatement à la reine. Pourtant, ils ne savent rien de sa correspondance. Les pamphlets se multiplient contre l’ « Autrichienne » et la Législative lance une nouvelle série de mesures implacables : le 27 mai, elle vote la déportation des prêtres réfractaires et le 8 juin, elle lève une armée de 20 000 fédérés chargés de l’ordre dans Paris. Le roi oppose une nouvelle fois son véto. C’est la dernière fois qu’il fait acte de décision politique officielle.

 

En effet, les événements visant à supprimer la fonction royale s’intensifient. Le 20 juin 1792, des émeutiers, en fait des parisiens du peuple endoctrinés et manipulés par les jacobins, envahissent les Tuileries et parviennent à pénétrer dans les appartements du roi et de la reine. Il ne se passe rien, mais Louis XVI et Marie-Antoinette sont atteints moralement. La reine, surtout, tombe dans une paranoïa chronique, voyant des meurtriers partout. En fait, elle est complètement à bout de force et ne supporte plus la situation.

 

La fin de la monarchie est précipitée par la parution, le 25 juillet 1792, du manifeste de Brunswick. Ce document est en fait un véritable ultimatum lancé par le chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick, contre les révolutionnaires. Il les enjoint en effet de se rendre, promettant entre autres d’épargner le peuple français s’ils font de même avec la famille royale. Le but escompté n’est cependant pas atteint : au contraire, cette menace ne fait qu’exacerber le sentiment de révolte. La patrie est déclarée en danger et il faut absolument mettre à bas l’ennemi.

 

Afin de se défendre contre ce grand péril imminent, on fait protéger les Tuileries et la famille royale par un régiment de neuf-cent suisses. On sait que l’assaut révolutionnaire est prévu pour le 10 août. Autant dire que l’attente de Marie-Antoinette et sa famille est difficile. Angoissés, ils ne dorment pas la nuit précédant la venue des émeutiers. Au petit matin, on conseille au roi de se réfugier, avec ses proches, à l’Assemblée. Marie-Antoinette, qui pense qu’ils sont suffisamment défendus par le régiment suisse, tente de résister une dernière fois. Mais lorsque la foule, immense, s’avance vers les grilles des Tuileries, il faut se rendre à l’évidence : Roederer, le procureur-syndic, recommande une nouvelle fois au roi de chercher protection auprès de l’Assemblée. La reine tente une ultime fois l’opposition : « Mais Monsieur, nous avons des forces ». Ce à quoi Roederer répond : « Madame, tout Paris marche […] Si vous vous opposez à cette mesure, vous répondrez, Madame, de la vie du roi et de celle de vos enfants » Le roi, qui jusque là s’est fait discret, tranche définitivement : « Marchons ». La famille royale sort donc des Tuileries, protégée par deux haies de garde. La foule, silencieuse, les laisse passer. Ce n’est qu’à l’approche de l’Assemblée qu’elle commence à se comporter violemment, à tel point que le roi, la reine et leurs proches se précipitent à l’intérieur de la salle du Manège.

 

Quelques heures plus tard, le palais des Tuileries a été envahi et l’Assemblée Législative dissoute, laissant place à la Convention. Le pouvoir se trouve à présent entre les mains des jacobins, menés par Danton et Robespierre. Pendant près de trois jours, la famille royale assiste, dans une petite salle attenante à celle où les débats ont lieu, à la mise en place de la République. Ils attendent leur sort dans une grande angoisse. Ce sera l’emprisonnement au Temple.

 

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La prise des Tuileries, par Jacques Bertaux (1793)

 

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Le Temple

 

 

La Tour du Temple fait partie d’un bâtiment ancien, construit par les Templiers au XIIè siècle. Elle se compose de deux étages où l’espace est considérablement réduit. La famille royale se retrouve alors dans une promiscuité sans précédent, d’autant plus que Madame Elisabeth, sœur du roi, ainsi que Mesdames de Tourzel et de Lamballe sont aussi présentes. Mais, dans la nuit du 19 au 20 août, ces deux dernières sont emmenées pour être interrogées par la Commune. Mme de Lamballe est ensuite enfermée à la prison de la Force. La reine se retrouve donc seule au premier étage avec ses enfants et Elisabeth ; le roi, lui, est installé juste au-dessus. Tous sont surveillés par des gardes municipaux.

 

Tout comme elle l’avait fait lors de son installation aux Tuileries, la famille royale organise sa vie quotidienne autour de rituels et tâches diverses. Le matin, tout le monde se rend chez le roi pour prendre le petit déjeuner puis on descend chez la reine pour y passer le reste de la journée. Celle-ci est consacrée à l’instruction du petit Louis-Charles, qui se compose de lecture et apprentissages variés, ainsi que de promenades dans le jardin, de tricot et de couture. Il règne tout de même au sein de ce petit monde un certain optimisme, la vie ne s’arrête pas : les repas sont riches, la reine et Elisabeth profitent de la dernière mode… Tout le monde fait preuve de patience au point que certains gardes, devant notamment la simplicité et la bonté du roi, s’attachent aux prisonniers. On fait, entre autres, réparer un clavecin afin que la reine et sa fille puissent jouer de la musique. L’existence, malgré le manque cruel de liberté, s’écoule presque paisiblement…

 

Presque, en effet. Car le roi et la reine sont loin de s’imaginer que les événements à venir vont hâter leur fin. En effet, le 2 septembre 1792, le roi de Prusse marche sur Châlons et approche donc de Paris, comme l’avait si fortement souhaité Marie-Antoinette. La réaction à cette invasion est extrêmement violente : les révolutionnaires, pris d’une véritable folie meurtrière, assaillent diverses prisons de Paris et massacrent les détenus qui s’y trouvent. La princesse de Lamballe fait notamment partie des victimes : elle est décapitée et son corps atrocement mutilé. Les émeutiers tentent d’entrer au Temple, dans le but de faire subir le même sort à la famille royale, mais les gardes parviennent miraculeusement à les en empêcher. La foule arrive toutefois à gagner le pied de la Tour et c’est avec terreur que Marie-Antoinette découvre la tête de son amie Madame de Lamballe au bout d’une pique. Extrêmement choquée, elle ne s’en remettra pas.

 

Les troupes austro-prussiennes, au désespoir de la reine qui aspirait ardemment à leur venue pour être libérée, se replient le 20 septembre après leur défaite de Valmy. Le lendemain, la Convention abolit officiellement la monarchie et proclame la république. Dans ce nouveau contexte, les conditions de détention de la famille royale se durcissent : le 29 septembre, le roi est transféré dans une autre tour et n’a plus le droit de voir ses proches. La reine, déchirée à cette idée, demande qu’ils aient au moins le droit de prendre leur repas ensemble. Cette requête est accordée et, un mois plus tard, la reine, ses enfants et Madame Elisabeth sont eux aussi déplacés dans la même tour que Louis XVI. La sévérité de leur condition de détenus n’en est qu’à ses débuts : on enlève tout d’abord le petit Louis-Charles à sa mère et on le confie à son père. Puis toute la famille tombe malade. Enfin, le désespoir s’accentue lorsqu’elle apprend que la France va de victoires en victoires : elle fait la conquête de la Belgique et annexe la Savoie. Louis XVI et Marie-Antoinette commencent à comprendre que leur destin est scellé.

 

Le 11 décembre 1792, le roi est emmené à la Convention. Il sait de manière officieuse que c’est de son procès dont il est question. Quand il rentre le soir, il apprend qu’il va être séparé de son fils mais aussi du reste de sa famille, définitivement. Marie-Antoinette, qui sait ce que Louis-Charles représente pour son père, insiste pour qu’on le lui laisse. La demande est refusée et le dauphin est à nouveau remis à sa mère.

 

Malgré la douloureuse séparation, le roi et la reine parviennent néanmoins à communiquer : tout comme dans la première tour, Louis XVI se situe à l’étage supérieur de celui de sa femme. Le couple s’envoie donc des mots par l’intermédiaire de petits papiers attachés à une cordelette assez longue pour atteindre les deux niveaux. Ces écrits parlent peu du procès. Il s’agit surtout d’inquiétude mutuelle sur l’état de santé des uns et des autres. Cela démontre le changement de relation au sein du ménage royal : en effet, les épreuves et la promiscuité quotidienne ont créé entre eux une complicité sans précédent. La reine s’est aperçue des qualités de son mari et, éloignée de tous ses anciens amis, affaiblie aussi bien psychologiquement que physiquement, elle s’est tout naturellement tournée vers lui et reposée sur sa douceur et sa quiétude. Il représente pour elle la stabilité. Car en effet, depuis qu’il n’est plus reconnu comme roi, Louis XVI se sent déchargé d’un immense poids. Sa sérénité apaise Marie-Antoinette, pour qui l’idée d’être séparée de lui est insupportable.

 

Pourtant, c’est bel et bien la mort qui va être à l’origine de leur séparation. Accusé de trahison et d’être contre la Révolution, le roi est reconnu fautif de toutes les charges qui pèsent contre lui. On n’en doute pas, il a bel et bien joué double jeu pendant les quatre dernières années. Il a toujours signé les décrets à contrecœur et opposé son véto à plusieurs reprises, espérant en son for intérieur que l’on reviendrait à la raison et que la monarchie absolue serait bientôt remise en place. Par contre, une chose contre laquelle il se défend ardemment, c’est d’avoir versé le sang du peuple, notamment lors de l’assaut donné aux Tuileries le 10 août contre sa garde suisse. Pour lui, la présence de ce régiment visait uniquement à sa protection. Louis XVI, en effet, n’était pas un monstre. Humain et pacifiste, il a toujours voulu le bien de ses sujets. Mais il s’y est pris maladroitement.

 

Le 20 janvier 1793, c’est de sa chambre du Temple qu’il apprend sa condamnation à mort. Celle-ci a été votée le 18 janvier à… une seule voix de majorité. En effet, même si les députés l’ont jugé en masse coupable de haute trahison, la peine à infliger à fait sujet de débats houleux. De nombreux girondins souhaitaient son incarcération jusqu’à ce que la guerre contre les puissances étrangères prenne fin. D’autres ont voté pour un sursis. Les jacobins, quant à eux, ne veulent qu’une chose : la guillotine. La mort de la personne royale est aussi, à leurs yeux, celle de la monarchie. On veut détruire le symbole afin d’asseoir définitivement la république.

 

Louis XVI, qui n’a pas peur de mourir, demande néanmoins trois jours pour se préparer à son exécution. La Convention refuse : il doit être guillotiné le lendemain. On le laisse cependant faire ses adieux à sa famille. Ceux-ci sont déchirants. Vers 8h30 du soir, il est amené auprès de sa femme, sa sœur et ses enfants. Tous l’entourent de leurs bras et le serrent contre eux, les larmes aux yeux. Pendant deux heures, ils restent ensemble. Louis XVI se montre calme et rassurant. Puis, après avoir promis de revenir le lendemain matin avant son départ, il retourne dans sa chambre. Le cœur brisé, il ne tiendra pas cette promesse, jugeant que c’est, au final, mieux pour tout le monde.

 

Marie-Antoinette, quant à elle, ne dort pas de la nuit. Le désespoir lui fait toucher le fond. Vers 8h30 du matin, elle entend du bruit à l’étage puis dans la cour : le roi part vers son tragique destin. Vers 10h20, elle perçoit les bruits d’artillerie puis les roulements de tambour. Enfin, la foule hurle « Vive la République ! » Louis XVI n’est plus.

 

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L'exécution de Louis XVI (gravure allemande)

 

 

La descente aux enfers, dès lors, ne fait que s’accentuer pour la reine. Ne dormant plus, rejetant toute nourriture, elle est très affaiblie et vit dans une prostration sans précédent pendant plusieurs jours. Puis, comme à son habitude, elle reprend un peu de force morale. Elle y est aidée : un garde municipal du nom de Goret la prend sous son aile. Il lui propose d’aller prendre l’air au sommet de la tour, où il fait installer des sièges pour elle et ses enfants. Puis un républicain farouche et membre de la Commune insurrectionnelle du nom de Toulan se prend aussi d’affection pour la famille royale. Il arrive notamment à faire parvenir à Marie-Antoinette les dernières volontés du roi ainsi que ce que dernier avait confié à son serviteur Cléry avant de partir à l’échafaud, qui consiste en un cachet, son anneau de mariage et des cheveux. Marie-Antoinette est sensible à ces attentions, et avoir ces quelques affaires de son époux avec elle lui redonne un peu de vigueur. Elle reprend ses correspondances et, avec elles, l’idée d’une évasion. Toulan la soutient, lui proposant de l’aider à partir pour l’Angleterre. Mais, faute de d’argent, le projet tombe à l’eau. On offre alors à la reine de s’enfuir seule, ce qu’elle refuse catégoriquement. La pensée de laisser ses enfants, dont le petit Louis-Charles qu’elle a reconnu comme étant le nouveau roi, la rend malheureuse. Un autre projet de fuite est alors élaboré par Dumouriez, lieutenant-général des armées de la république. Cet homme ambitieux, déçu de l’ambiance politique actuelle, veut mettre le petit Louis XVII sur le trône, espérant parallèlement assouvir ses appétits de pouvoir. C’est un nouvel échec. Mais les épreuves sont loin d’être terminées.

 

Le 13 juillet 1793, un nouveau coup d’une grande cruauté est en effet porté à Marie-Antoinette : on lui enlève son fils. Craignant l’utilisation de l’enfant, reconnu par les monarchistes comme le nouveau souverain, pour un rétablissement de la royauté, on juge qu’il est préférable de le retirer à toute influence allant dans ce sens. Pour la reine, c’en est trop : pendant plus d’une heure, elle refuse la séparation, s’agrippant désespérément à son fils, hurlant qu’on le lui laisse. Puis elle doit abdiquer : le petit Louis est emmené à l’étage situé en-dessous. Pendant deux jours, traumatisé, il pleure sans s’arrêter.

 

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Le dauphin arraché à sa mère

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Louis XVII. Il mourra en 1795 de la tuberculose dans la prison du Temple, à l'âge de 10 ans, totalement abandonné à son triste sort.

 

L’enfant, dont on souhaite faire un petit républicain, est confié aux soins d’un couple de cordonniers : les Simon. Illettrés, un peu vulgaires, ils se prennent néanmoins d’affection pour le petit garçon, qui reprend peu à peu goût à la vie. On lui apprend les chants révolutionnaires, comme La Carmagnole, ainsi que, le pire de tout, à détester sa mère. Marie-Antoinette, qui peut l’entendre de sa chambre proférer de terribles paroles contre elle, en est profondément atteinte. Que peut-elle espérer maintenant que son fils, totalement endoctriné, la méprise et que Louis XVI est mort ?

 

C’est dans la nuit du 1er au 2 août qu’elle prend définitivement conscience que c’est la fin. Quatre commissaires de la Commune viennent lui lire une décision de la Convention : le Salut Public, en charge de l’exécutif, lui ordonne de paraître devant le Tribunal Révolutionnaire, tout nouvellement créé. La reine, qui n’attend plus rien, obéit sans discuter quand on lui fait part de son transfert immédiat à la prison de la Conciergerie. Elle fait ses adieux à sa fille, Madame Royale, et sa belle-sœur Elisabeth.

 

La confort de sa cellule de la Conciergerie est tout ce qu’il y a de plus primaire. Manquant d’air, humide car située près de la Seine, elle est aussi très obscure. Son mobilier est lui aussi fort restreint : il se compose uniquement d’une table, de deux chaises, d’un fauteuil et d’un lit. On la met entre les mains d’une servante chargée de s’occuper d’elle : Rosalie Lamorlière. La reine est aussi incessamment surveillée par deux gendarmes installés au sein-même de sa cellule. Autant dire qu’elle n’a absolument aucune intimité… On voit là la différence de traitement avec Louis XVI, à qui on avait donné l’autorisation de rester dans la commodité de son appartement du Temple.

 

Mais, contre toute attente, Marie-Antoinette est bien traitée par ses geôliers. Les concierges chargés de sa surveillance, le couple Richard, lui fournissent des vêtements, des mouchoirs, des chaussures. Elle est aussi bien nourrie. Rosalie, sa chambrière, se montre attentionnée : elle lui achète notamment un petit miroir avec ses propres deniers. Les gendarmes, quant à eux, lui apportent quotidiennement un bouquet de fleurs pour égayer sa cellule. Elle n’a par contre pas le droit de sortir, son seul loisir est la lecture.

 

Malgré de relatives bonnes conditions de détention, Marie-Antoinette est très faible. Elle ne mange presque plus, a dramatiquement maigri, ses cheveux ont blanchi. Angoissée, usée, elle est aussi très certainement gravement malade : elle a régulièrement des hémorragies cachant manifestement un cancer de l’utérus. Bref, à trente-sept ans, c’est une vieille femme sur le point de mourir…

 

 

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La Veuve Capet" - Jean-Louis Prieur

 

 

Après un ultime plan d’évasion raté, plan dont elle n’a par ailleurs pas la force d’être elle-même l’instigatrice, on durcit encore plus son quotidien : plus de fleurs, plus d’alimentation riche, plus de visites de Madame Richard qui s’était prise d’amitié pour elle. Seule Rosalie reste à son service. Parallèlement, les semaines qui viennent de s’écouler ont connu de nouveaux bouleversements politiques et économiques : les montagnards sont désormais à la tête du pouvoir après avoir éliminé les girondins. Le 13 juillet, Charlotte Corday a assassiné Marat. La guerre de Vendée, menée par des contre-révolutionnaires, fait rage. Le prix du pain a augmenté, ce qui met le peuple en colère. Devant une telle accumulation de menaces, les représailles de la Convention ne tardent pas et dès le mois de septembre 1793 débute ce que l’on va appeler la « Terreur ». Le 17 septembre, la loi des suspects est proclamée. Elle ordonne l’arrestation et le procès devant le Tribunal Révolutionnaire de toutes les personnes jugées ennemies de la Révolution. Et bien sûr, la reine ne peut que faire partie de ces ennemis.

 

Conscients que l’Autriche ne prendra pas le risque de la sauver et qu’elle est aussi très souffrante et donc qu’elle risque de bientôt mourir, les députés montagnards décident qu’il est de ce fait temps d’offrir la tête de Marie-Antoinette au peuple. Son exécution permettrait définitivement de légitimer la Terreur et d’évincer le danger d’une restauration. Le 12 octobre 1793, on vient la chercher pour la mener dans la Grand-Chambre de la Conciergerie. Il ne s’agit pas encore du procès public, mais d’un préambule plus intime : sont présents l’accusateur public Fouquier-Tinville, le président du tribunal Herman, proche de Robespierre, et quelques autres. Là, les charges fusent : correspondance avec l’étranger, influence sur Louis XVI pour contrer la Révolution, notamment par le biais des vétos, organisation de la fuite à Varennes… Ce à quoi la reine répond avec intelligence. En effet, jamais elle n’avoue, trouvant toujours une réponse logique : en ce qui concerne la correspondance avec, surtout, l’Autriche, elle nie purement et simplement, sachant que ses accusateurs n’ont aucune preuve. Quant à son influence sur Louis XVI et la fuite à Varennes, elle déclare naturellement que c’était lui le roi, qu’elle n’était que son épouse, qu’il était maître de ses décisions et qu’elle n’a fait que lui obéir. Cette force mentale émanant de Marie-Antoinette désarçonne quelque peu ses bourreaux. Il n’arrive pas à lui faire avouer quoi que ce soit. Elle retourne alors dans sa cellule.

 

Le procès en lui-même débute le 14 octobre à 8 heures du matin. Deux avocats ont été commis d’office pour assurer la défense de la reine. Ils n’ont eu qu’une nuit pour se préparer… La séance est publique, ce qui inclut la présence dominante de gens du peuple qui détestent l’accusée. Tout a été calculé pour faire du procès un véritable spectacle populaire.

 

C’est en effet une parodie. Après la lecture des actes d’accusations que sont la dilapidation de l’argent du peuple, la coalition avec l’Autriche et les émigrés dans le but de rétablir la monarchie et l’organisation de la fuite de la famille royale, des dizaines de soi-disant témoins défilent les uns après les autres pour déclarer, parfois en se contredisant, ce qu’ils ont vu et entendu, ou plus précisément ce qu’ils ont cru voir ou entendre… Aucune preuve n’est avancée, tout repose sur des rumeurs. Marie-Antoinette le sait et continue de nier avec cohérence et discernement. Devant cette habile auto-défense, les détracteurs de la reine ont peur de perdre la partie : ils font alors appel au député Hébert. A la barre, celui-ci accuse purement et simplement Marie-Antoinette d’inceste à l’encontre du petit Louis-Charles. Folle de rage, la reine se contient néanmoins. C’est plus tard, lorsqu’un des jurés revient sur le fait qu’elle n’ait justement rien répondu à ce propos, qu’elle se lève, indignée et désespérée à la fois : « Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature se refuse à répondre à pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici » Cette protestation fait son effet : pendant quelques minutes, les femmes du peuple présentes dans la salle s’irritent à leur tour pour se mettre du côté de la reine. Craignant un véritable basculement du procès, Herman change précipitamment de sujet et la session reprend son cours.

 

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Le procès de Marie-Antoinette, dessin de Pierre Bouillon

 

En fin d’après-midi du 15 octobre, les témoignages sont terminés. Marie-Antoinette, dans un dernier moment de parole, s’exprime : elle n’a fait que toujours obéir au roi et elle n’était que son épouse, sans aucun poids politique. Ses avocats plaident, sans conviction. Il n’existe pourtant aucune preuve d’une quelconque culpabilité et logiquement, c’est l’acquittement qui devrait être décidé. Les jurés se retirent et délibèrent pendant une heure. A leur retour, vers 4h30 du matin, ils déclarent Marie-Antoinette coupable des faits qui lui sont reprochés. Elle est condamnée à mort pour le jour-même, 16 octobre 1793. Pourtant, lors de la lecture de sa sentence, elle reste stoïque et garde le silence. Puis on la ramène à sa cellule.

 

Elle écrit une dernière lettre, destinée à sa belle-sœur Elisabeth, qui ne la recevra par ailleurs jamais. En effet, on la retrouvera plus tard dans les affaires de Robespierre, après l’exécution de ce dernier. Puis, celle qui fut reine s’allonge sur son lit. Elle pleure. Vers 7 heures du matin, sous l’insistance de Rosalie, elle boit un peu de bouillon. Puis elle se change, impassible. Vers 10 heures, les juges et le greffier entrent dans sa cellule pour lui lire sa sentence. Impressionnés par sa dignité, ils ôtent leurs chapeaux. C’est ensuite au bourreau Sanson de faire son apparition. Il attache les mains de la condamnée dans le dos et lui coupe les cheveux. Marie-Antoinette lutte contre les larmes. Enfin, on l’emmène. Contrairement au traitement de faveur accordé à Louis XVI, qui s’était rendu sur le lieu d’exécution dans un carrosse, on la fait monter dans une charrette. On lui propose les services d’un prêtre converti, elle refuse son assistance.

 

Vers 11h, le supplice du trajet commence. Mais quand Marie-Antoinette sort, la foule reste bizarrement silencieuse. On veut néanmoins en faire un spectacle : on a engagé un ancien comédien, portant le nom de Grammont, qui suit le cortège à cheval en vociférant des injures à l’encontre de la condamnée. Cette dernière reste inébranlable et ne répond rien.

 

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Marie-Antoinette menée à l'échafaud. Croquis de Jacques-Louis David

 

 

Arrivée sur la place de la Révolution (actuelle place de la Concorde), elle descend de la charrette et se précipite littéralement vers la guillotine. Marie-Antoinette est à bout et n’a qu’une hâte : en terminer. Elle monte les escaliers menant à l’échafaud si vite qu’elle marche sur le pied du bourreau. Là, elle s’excuse humblement : « Je vous demande pardon, monsieur ». Ce sont ses dernières paroles. Contrairement à Louis XVI, elle ne s’adresse pas au peuple. Ce dernier, à ses yeux, ne le mérite pas. Elle est ensuite attachée et couchée. La lame tombe. La foule s’écrie « Vive la République ! Vive la liberté ! » Marie-Antoinette est arrivée au bout de son calvaire.

 

 

Comment conclure ? Comment cerner une telle personnalité et faire une hypothèse, d’après ce que nous venons de retracer, de ce que la dernière reine de France fut réellement ? Difficile, mais tentons.

 

Tout d’abord, nous l’avons vu, Marie-Antoinette n’était ni dévergondée ni légère. Son éducation stricte  l’a rendue pudique. On sait qu’elle fut très amoureuse d’Axel de Fersen, amour qui fut d’ailleurs réciproque, mais rien ne prouve qu’ils eurent une liaison. Elle n’était pas non plus bête. Certes, elle n’était pas non plus d’une intelligence hors du commun. Son esprit, que l’on a dit souvent écervelé et superficiel, peut s’expliquer tout d’abord par son manque de culture intellectuelle, son éducation ayant été négligée, et sa jeunesse lors de son arrivée à Versailles. Rappelons qu’elle n’avait que quatorze ans, qu’elle se sentait seule et qu’elle avait l’étiquette en horreur. Son refuge fut celui des fêtes, de la mode et parfois de la désobéissance. Par ailleurs, sa nature spontanée la menait trop souvent à la maladresse. Ce n’est qu’à l’arrivée de son premier enfant qu’elle commence à mûrir, et cette maturité ne cessera de s’améliorer avec le temps et, surtout, les événements tragiques de sa vie.

 

Car, s’il y a bien une chose que l’on ne peut enlever à Marie-Antoinette, c’est son courage dans les épreuves. Perte de ses enfants, perte de son mari, pressions politiques, quolibets, accusations, emprisonnement, condamnation à mort… Malgré les souffrances endurées, jamais elle n’a cédé et elle est toujours restée fidèle à ses convictions et à elle-même. Oui, elle a voulu résister à la Révolution ; oui, elle ne voulait aucun autre régime que celui de la monarchie absolue. Mais peut-on lui en vouloir d’avoir souhaité défendre ses valeurs, son mode de vie et les gens qu’elle aimait ?

 

Fidèle en amitié, elle a aussi été une mère accomplie et une femme résolument moderne. Le prouve ce besoin acharné d’intimité qu’elle a réussi, malgré les critiques persistantes, à mettre en pratique dans son cocon de Trianon, ce refuge où elle s’éloigne de cette Cour hostile qu’elle déteste. Dans cet espace qu’elle a créé à son image, elle se sent elle-même, s’occupe de ses enfants, passe du temps avec ses amis. Cette aspiration à l’indépendance lui a coûté cher : il n’était pas ce que l’on attendait d’une reine. Pourtant, comme le souligne si bien Simone Bertière : « […] au bout du compte, ce qu’on lui reproche, c’est ce dont rêvent ses contemporains. Elle est pleinement en phase avec son temps. Son désir de liberté, son appétit de vivre, sa volonté d’être elle-même sont typiques d’une génération qui récuse les valeurs d’autrefois. […] Elle est infiniment plus proche de nous que de ses aînées immédiates »

 

 

Sources :

Simone BERTIERE - Marie-Antoinette l'insoumise, Le Livre de Poche, 2002.

Stefan SZWEIG - Marie-Antoinette, Le Livre de Poche, 1999.

Evelyne LEVER - Marie-Antoinette, Fayard, 1991.

"L'exécution de Marie-Antoinette" - émission de France Inter du 16 octobre 2012.

"Le règne de Marie-Antoinette de 1793 à 1855" - émission de France culture du 12 novembre 2011.

"Fallait-il condamner Marie-Antoinette?" - vidéo de l'émission "l'Ombre d'un doute", diffusée sur France 3.

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Published by Céline
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